Comment peut-on plaider aujourd’hui pour un Etat bien vivant et bon vivant, un Etat rond, replet… ? Qui peut s’en faire l’avocat, ne s’agit-il pas d’une cause perdue, voire « ringarde » ? Après les nombreuses déferlantes « light » et libérales, l’Etat a subi, ici ou là dans le monde, une cure de « slim fast » qui semblait aller de soi. De bien vivant et bon vivant, on a politiquement considéré que l’Etat était trop gras. Mais à défaut d’avoir rendu l’Etat svelte, celui-ci peut s’enorgueillir de s’être paré d’un ventre particulièrement mou. La mode du maigre, du fade s’imposerait également dans nos choix politiques sur l’Etat. L’Etat est tellement laid aujourd’hui qu’il n’a même plus de point de vue sur lui-même ; il n’ose même plus se regarder, grandeur et décadence ! L’Etat a besoin d’un Jean-Pierre COFFE, un défenseur de l’Etat rond, aimant le gras et les saveurs fines. Certains modernisateurs de la chose publique, de culture « fast-food », ont accompagné le mouvement. La Fonction Publique n’a jamais aussi bien accueilli le public, dans des halls javellisés au design de drugstore ; les plaquettes n’ont- jamais été aussi glacées… et glaciales. On a toiletté le personnage qui sentait trop l’andouillette sauce bourguignonne. L’usager est maintenant client-roi. L’Etat maigre, c’est l’Etat guichet, c’est un Etat qui n’a plus de particularisme par rapport aux organisations privées, et n’ayant plus d’identité, il peut démissionner de ses fonctions fondamentales. Facile alors de faire des économies, des collectifs budgétaires, dit-on en termes technocratiques !!! Mais qui peut être contre la généreuse idée de faire des économies, surtout quand il s’agit du feuillet blanc, celui que l’on remet à la chandeleur à son percepteur ? L’Etat serait un trou sans fin. On sait combien il nous coûte mais on ne sait jamais trop combien il nous rapporte, nous disent ses détracteurs, c’est à dire nous tous. « D’ailleurs l’Etat, c’est toujours en déficit ». « L’Etat est bourré de dettes » nous dit-on, « comme les entreprises publiques ». Si on connaît le déficit de la S.N.C.F., on ne veut surtout pas calculer, par exemple, le coût du transport routier. Pourtant, il encombre nos routes, pollue notre couche d’ozone, et participe au génocide des 10 000 personnes tués par an sur nos routes… Comme le but du jeu consiste à externaliser l’ensemble des coûts vers l’Etat, coût de l’exclusion, coût de la pollution, … (du même coût/coup) les profits suivent le chemin inverse) on est tout surpris de constater que l’Etat est en déficit !

Alors c’est vrai, pauvres contribuables, nous versons des impôts pour permettre en partie aux sociétés de transport de polluer en silence (sauf pour les limitrophes des autoroutes) et aux entreprises de gérer la ressource humaine, la « bonne » : pas celle qui se retrouve dans les beaux halls de l’A.N.P.E., main d’œuvre exclue grâce aux outils modernes de gestion (contrôle de gestion et autres inventions au service des déficits publics). Nous devons résister pour que ces gadgets n’emplissent plus la hôte du père Noël manager public. Si l’Etat doit avoir à nouveau du poids, ce n’est plus pour être la voiture-balai ou la poubelle, voire la providence des gestionnaires du secteur privé à l’agonie, grisés de réingénéring et autres anglo-saxonismes tatchériens

Un Etat fort, c’est un Etat qui a les moyens d’agir, c’est un Etat qui a du poids, c’est un Etat qui s’impose. Bref, c’est un Etat qui a du pouvoir ! C’est un Etat qui anticipe, c’est un Etat qui arrête de dépenser son énergie à colmater les digues de la fracture sociale. Pour Alvin Toffler[1], il y a trois formes de pouvoir : l’argent, la violence et le savoir. Aujourd’hui, l’Etat n’a plus le sou. En effet, il faudrait, pour avoir des éléments de grandeur comparables, opposer le budget annuel de l’Etat à ce qui s’échange journellement sur les marchés monétaires. Il n’a pas la violence, puisque le législateur passe son temps à déréguler. Il n’a pas d’avantage la connaissance car son expertise n’est guère reconnue, parce que guère entretenue. L’Etat est à la fois myope par rapport au mondial et hypermétrope par rapport au local.

Autant il serait illusoire de penser au retour de l’Eldorado de l’Etat riche, autant il est envisageable de faire l’hypothèse de l’existence de marges de manœuvre pour positionner l’Etat plus fortement sur la question de l’expertise publique. « Outre sa grande flexibilité, le pouvoir possède d’autres caractéristiques importantes qui, dans le monde de demain, le distingueront radicalement des sources de pouvoir inférieures. .Dans toutes ses applications pratiques, la force est une quantité finie : il existe une limite au-delà de laquelle son emploi détruira ce que nous voulons conquérir ou défendre. Il en va de même pour la richesse : l’argent ne peut tout acheter, et il arrivera un moment où la caisse la mieux garnie se trouvera vide.

Le savoir, lui, ne s’épuise pas : il nous est toujours possible d’en créer davantage »[2]

Le savoir, la connaissance et l’intelligence ne sont-ils pas synonymes de capacité à entrer et à construire un monde partagé ? Comme le dit fort bien un théoricien des sciences cognitives, KARELA : « l’intelligence ne se définit pas comme la faculté de résoudre un problème mais comme celle de pénétrer un monde partagé. Les propriétés cognitives émergent des systèmes vivants indépendamment des préoccupations d’optimisation ». N’aurions-nous pas à gagner si nous considérions l’Etat comme un espace de confrontation de point de vue ? A défaut, nous pensons que c’est une instance de régulation de nos excrétions post-industrielles. Cet espace pourrait produire alors deux types de prestations, et nous pourrions reprendre ici la distinction de A. TOFFLER : un espace d’énonciation de règles et de contrôle, et un espace d’élaboration de sens et de prospective : un espace de violence et un espace de savoir. Ces espaces ne peuvent fonctionner qu’à une seule et unique condition de taille : c’est que l’Etat refuse d’être le seul producteur de violence et de connaissance. De même, s’il doit travailler en étroite collaboration avec la société civile, il doit refuser de se considérer comme le centre du dispositif. Un Etat rond n’est pas un Etat narcissique, il aime partager la table avec ses convives. Un Etat qui impulse, qui créé les conditions du dialogue serait peut-être le prototype de demain, d’un Etat facilitateur de dialogue et arbitre à partir de règles co-construites, non imposées d’en haut, uniquement par lui.

Force est de constater que nous n’en prenons pas le chemin. Après avoir fait briller les halls d’accueil, une nouvelle phobie s’empare des services de l’Etat : la dérive organiciste. Nous faisons reluire aujourd’hui les organigrammes. La modernisation de l’Etat est devenue aujourd’hui synonyme de remise en ordre de l’organisation. Peut-être un hasard, cette mode est contemporaine de la découverte, au sein du secteur privé, de la nécessité d’entretenir le désordre créatif au sein des entreprises. On brûle les organigrammes qui se recyclent au sein de notre belle administration. Après avoir été intronisé poubelle du traitement social, l’Etat devient dépotoir des gadgets rutilants en management. Imaginez-vous, quelques instants, déambulant dans la braderie des outils du management : « pas cher, vends cercles de qualité », « qualité totale, qualité totale, soldes de printemps ! » : les seuls chineurs seraient malheureusement quelques managers publics égarés.

Pour penser différemment tout cela, les chantiers ne manquent pas, les opportunités sont devant nous. Il y a la décentralisation et la déconcentration. Avec la décentralisation, l’Etat a appris qu’il était pluriel, qu’il devait partager sa table et que les « nouveaux acteurs » issus de la décentralisation représentaient aussi l’intérêt général ! Avec la déconcentration, l’Etat doit apprendre à devenir stratège. C’est une formidable perspective de modernisation de l’Etat. Les actions volontaristes de modernisation étaient auparavant incantatoires : la nécessité était faiblement ressentie ; c’était la cerise sur le gâteau. Aujourd’hui, la modernisation devient le gâteau. Elle s’impose d’elle-même. Si les différentes administrations ne sont en capacité de penser stratégie, le point de vue de l’Etat sera balayé par la décentralisation. En conséquence, la stratégie doit s’élaborer au niveau régional. Et c’est là que tout se complique. On avait appris l’obéissance aveugle aux fonctionnaires. Il convient aujourd’hui de créer les conditions d’élaboration d’un processus permettant à l’Etat de faire des choix, de négocier avec des partenaires, d’élaborer des programmes et tout cela après avoir analysé, traité de l’information. Les tuyaux d’orgue de l’Etat jacobin, même s’ils éjectent encore trop souvent dans des râles de fin de siècle un nombre toujours invraisemblable de circulaires, toujours plus épaisses, vont appartenir très rapidement au passé. D’ailleurs, il n’est pas rare de trouver un contrordre par télécopie à une circulaire qui n’est pas encore parvenue par l’acheminement administratif traditionnel. Les repères tombent pour le responsable d’un service local qui attendait doctrine et méthode du haut, même si ce dernier se complaisait toujours à pourfendre les concepteurs de l’administration centrale qui eux, feraient bien de descendre sur le terrain. Ils tombent également pour le rédacteur de circulaire, qui n’a plus à aiguiser sa plume sergent major ou son Word sous window pour les administrations modernes. Les repères tombent enfin pour les acteurs locaux de l’Etat : pour eux, le niveau régional, c’est un « machin » au mieux une pompe aspirante et refoulante. Il nous faut aujourd’hui penser globalement l’organisation administrative : du territoire à la région en passant par les départements. Il nous faut également penser complémentarité et valeur ajoutée pour chacun des niveaux. Cela doit se construire au cas par cas, région par région, en fonction de la stratégie des acteurs de la décentralisation, des autres dynamiques partenariales et des réalités économiques et sociales. Le schéma théorique consisterait à dire a priori qu’au niveau des territoires ou des « pays », le rôle de l’Etat est plus d’animer des processus, de créer des dynamiques et d’effectuer un contrôle des normes. Au niveau départemental, il s’agit de traiter la demande sociale et de gérer les procédures. Enfin, l’analyse, la prospective et l’évaluation sont les fondements du niveau régional. Au lieu de cela, force est de constater que le principe de subsidiarité se porte mal dans l’administration française : les organigrammes se superposent ; celui du niveau départemental ressemble à celui du niveau régional qui ressemble également à celui que l’on trouve à la centrale…. La centrale a un formidable rôle à jouer, mais nouveau et inédit : des réflexions sont aujourd’hui menées sur ce point. Elle doit permettre d’apporter un soutien méthodologique. Elle doit veiller également à l’unité nationale. Enfin elle doit permettre la création de normes co-construites et évolutives.

Mais comment conduire ce changement ? Qui doit le conduire, qui est légitimé à le faire ? Et comment doit-on conduire ce changement ? Revendiquer l’identité propre de l’Etat et du service public revient à écarter par principe les grandes règles de gestion qui s’imposeraient aux entreprises privées dont on connaît d’ailleurs les grands mérites en matière d’exclusion. En clair, qui s’y colle et avec quelle méthode ? Quelle est alors la responsabilité du politique ? Quelle peut être celle des fonctionnaires, de leurs représentants ? Que peuvent faire les chefs de service ? Les citoyens sont-ils concernés par ce chantier ? Et les consultants ont-ils leur mot à dire ?

Certains politiques ont eu le courage de s’y atteler. Sur les 15 dernières années, différentes politiques ont été conduites  pour mener un tel chantier. Différentes appellations ont alors été données : « modernisation du service public », « renouveau du service public », « réforme de l’Etat », « société de l’information », …mais qu’en reste-t-il ? L’objet de ce présent texte n’est pas d’apporter une contribution critique à cette lecture historique. Nous avons la prétention de penser, que l’action de modernisation fait système et que l’on ne peut expliquer les évolutions de la pertinence de la « chose » publique sans un regard critique aussi sur les représentations qui se véhiculent par les agents de l’Etat sur l’acte de modernisation.
Nous ne mêlerons pas nos voix avec celles des libéraux pour qui la chose est acquise : les agents de l’Etat seraient doués congénitalement de paresse. Pour autant, on ne peut en aucune manière, les exclure de toute responsabilité dans la conduite de ces affaires.
A cet Etat malade, nombre de diaforus consultants ont prescrits cautères, purges saignées et jargons…Après 10 ans de pratiques professionnelles dans le cadre du renouveau du service public, autorisons nous quelques pistes de réflexion. Quelle peut être la valeur ajoutée d’un consultant ? A qui sert-il ? Il est question ici d’une interrogation plus fondamentale sur un métier, qui lui aussi n’a pas échappé aux évolutions profondes que nous traversons. Nous formulons-là une hypothèse : et si le métier de consultant était condamné ? Le consultant c’est un marchand de certitudes, de recettes, de méthodologies « in », « branchées », à la recherche de lieux de confrontation confraternelle, d’échanges de méthodologies, friands de trocs, « après l’étape 1, tu passes toujours par l’étape 2 ? » Vendre du réingénéring après avoir vanté les mérites de la PNL, entre autres, ne l’effraye guère. Plutôt que de persévérer dans des errements que nous avons parfois partagés, nous avons envie de proposer le compagnonnage citoyen aux acteurs de la Fonction Publique. La différence d’approche peut être illustrée par les points suivants :
Nous nous considérons comme des citoyens, et l’intérêt général n’est pas un vain mot pour nous. Nous avons du mal à considérer, sur un chantier, que nous n’avons qu’un seul client : le financeur. Certes, il existe, mais il y a également le décideur qui n’est pas toujours le même, notamment au sein de la Fonction Publique. Il y a également les agents, les partenaires, … Notre souci permanent est de favoriser la confrontation de point de vue, y compris ceux non portés à l’intérieur de l’organisation où nous avons à intervenir. Et c’est là que nous apportons notre expertise, en appuyant notre restitution par l’apport des points de vue non portés et pourtant fort utiles pour penser le changement. Quand nous intervenons au sein d’une entreprise, c’est également pour porter le point de vue de la société civile sur les enjeux liés à l’exclusion. Quand nous intervenons au sein du secteur public, c’est la cohérence de l’intervention que nous recherchons. Notre engagement, c’est l’ouverture à d’autres logiques, à l’ensemble des logiques qui existent sur un champ donné.
Notre approche méthodologique ressemble plus à celle du chercheur qui formule problématique et hypothèses, qu’à celle du consultant « qui consulte » à partir de grilles formelles, devenues formalistes, conçues a priori et qui s’imposeraient en toutes circonstances.
En conséquence, notre recherche et développement se situe non pas tant sur la technique, mais bien plus sur la connaissance approfondie et évolutive des enjeux qui s’offrent sur les champs dont nous partageons l’intérêt avec nos clients. C’est ainsi que certains évoluent avec nous depuis de longues années.
Ce mode de fonctionnement, s’il n’est pas une garantie de succès universel, représente maints avantages : quand une société toute entière est prise dans un tel chambardement, il serait vain de penser et de faire croire que nous avons trouvé le nouveau paradigme stratégique et organisationnel. Le pragmatisme méthodologique permet, et nous le constatons tous les jours, de libérer l’imaginaire qui règne en chacun de nous et dont nous avons bien besoin pour penser, au quotidien, les situations toujours nouvelles auxquelles nous sommes confrontés.

Plaider pour un Etat bien vivant et bon vivant c’est aussi plaider pour un Etat qui s’autorise un regard toujours neuf et impertinent sur sa manière d’exercer son utilité sociale. Et nous faisons le pari, (nous l’avons déjà un peu vérifié… ), que du regard impertinent naît l’action pertinente.

 
[1] Alvin Toffler, les nouveaux pouvoir. Savoir, richesse et violence à la veille du XXI° siècle, Fayard, mars 1991.

[2] Opus cité, page 38.