Paradoxe des paradoxes, alors que l’on pensait que la dynamique à l’œuvre du gouvernement Fillon était la doxa libérale avec pour corollaire un Etat modeste, l’Etat n’a jamais été aussi fort lors de cette première décennie du XXI° siècle, sans le sou certes, mais omniscient et omniprésent.

Prenant la main, y compris la main dans le sac des partenaires sociaux avec une ponction annuelle de 300 Millions d’Euros sur le fonds paritaire permettant de développer la formation des demandeurs d’emploi, louchant également sur les fonds gérés par l’UNEDIC, gambadant sur les prairies de la Région en lui reprenant ses prérogatives en matière de développement économique, voire même en matière de formation en devenant co-signataire du contrat de plan de développement de la formation, … les exemples ne manquent pas à tel point que pour certains juristes, il s’agit d’une nouvelle approche de la chose publique : la déconcentralisation : un Etat fort en Région avec pour figure un Préfet devenu véritable gouverneur.

Avec le nouveau gouvernement, nous assistons  à un revirement, l’histoire bégaye, la décentralisation – voire la régionalisation –  revient à la charge et à la mode. La dramaturgie est posée, il s’agit de l’acte III. Après le Bonapartisme, le retour des Girondins. Monsieur Alain Rousset, Président de la Région Aquitaine et Président de l’Association des Régions de France se plait à décrire l’inefficacité et le caractère dispendieux de l’Etat. La Région doit pouvoir faire mieux, à condition qu’elle s’empare de prérogatives confiées à l’Etat… voire même de celles des partenaires sociaux. Il leur est même recommandé que ces derniers se déconcentrent également. Ils apprécieront.

Notre vie démocratique est originellement scellée dans un équilibre subtil des pouvoirs entre Etat, partenaires sociaux et collectivités territoriales. Cependant, il s’agit de véritables plaques tectoniques, souvent en irruption quand l’une ou l’autre des composantes, veut se faire la peau de l’autre. Ainsi le gouvernement d’hier voulait que l’Etat se passe des corps intermédiaires, il souhaitait même réaliser une OPA sur les collectivités locales (loi du 16 décembre 2010), la riposte est aujourd’hui à l’œuvre. La vengeance est un plat qui se déguste à froid. Allons-nous assister à l’omniscience et l’omniprésence du tout régional ? La chose nous est présentée avec la vertu de la simplification et de l’efficacité… il s’agit là d’un axiome qu’il ne convient même plus de commenter. Une direction unique éviterait les redondances, les conflits, … bref, une Saine Gestion Normale et Apaisée (SGNA) serait plus vertueuse que les nécessaires espaces de confrontation et de régulation. Démocratie et contre-pouvoir seraient incompatibles avec les exigences de la performance. D’autre part, la Région aurait cette vertu de représenter à elle-seule l’intérêt général. Or, l’intérêt général est un construit, fruit de tensions et de rapports de force, qu’il convient d’animer, de réguler pour aboutir à des compromis acceptables susceptibles d’être amandés et nourris des expériences sociales à l’œuvre. Et ce jeu subtil nécessite que les forces en présence puissent exister, se construire, se rencontrer et se confronter. L’extermination d’une des composantes mutile alors notre modèle démocratique et social. Ce tout régional est d’autant plus inquiétant quand on le met au regard de la lente, sourde mais bien réelle avancée de la technocratisation de l’Europe. Un Etat sans tête et sans jambe… il sera alors plus aisé de lui reprocher d’être ventru et bedonnant.

Alors voilà en quoi consiste la SGNA : pendant qu’un streap poker menteur s’organise en transférant, sans mot dire, la prérogative de l’Etat souverain, le soin d’élaborer son budget à l’aune des projets politiques à une technostructure européenne sans contrôle social dont le seul maître mot est de satisfaire aux exigences des agences de notation, l’Etat se désengagerait aussi par le bas au profit de collectivités locales, dont certes l’utilité sociale, n’est plus à démontrer… mais alors un grand trou noir s’installerait à la place de nos fondamentaux républicains : une nation sans Etat. Cela mérite débat, mais il ne semble pas prévu, car qui peut être contre la SGNA ?

Que dire alors des principes d’égalité, de solidarité ? Et comment peut-on imaginer dans un contexte de crise, où les approches keynésiennes refleurissent, que l’Etat soit aux abonnés absents. Mais où sont donc alors les marges de manœuvre, devons-nous nous résoudre à la fatalité de la sainte main invisible ? Quel sens pour l’action d’un ministère du redressement productif sans le sou et sans relais opérationnels sur le terrain ? A moins que se dessine derrière tout cela un autre projet plus sournois voulu ou fille de la nécessité que nos schémas mentaux nourris au lait de la contre révolution libérale nous imposent comme seul horizon possible : le fameux TINA, chère à Margaret Tatcher, There Is No Alternative !

Alors que nous étions en droit de penser que l’attaque de nos constructions sociales viendrait du MEDEF dans sa volonté d’en découdre avec l’ensemble des contrepouvoirs en place, cette volonté hégémonique nous vient aujourd’hui des régionalistes. On se souvient de la franchise du propos de Denis Kessler, ancien n°2 de l’organisation patronale qui nous présentait son projet : « Défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance »[1] :

« Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. […] Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! [Lequel] est à l’évidence complètement dépassé, inefficace, daté. […] ».

La tâche sera plus aisée quand il n’y aura plus d’Etat et que l’on aura jeté aux orties la légitimité de celui-ci.

Déshabillerons-nous la substantifique moelle des services de l’Etat et contribuerons-nous ainsi tel le torero à l’estocade finale d’une régulation qui a su faire ses preuves. Une restructuration de plus au mépris des agents, de leur savoir-faire accumulé. Mais pourquoi enfin et toujours vouloir simplifier quelque chose qui ne peut être que le fruit de la complexité. La confrontation des regards est toujours plus vertueuse que le regard myope quand il n’est porté que par une seule paire d’yeux ! Les dictatures le savent bien.

Qu’il faille redonner plus de cohérence à l’intervention des Régions en supprimant les tutelles insidieuses que le gouvernement précédent avait mises en place, cela ne fait point l’ombre d’un doute, mais que l’on en fasse l’acteur omniscient et omniprésent, comme on a fait hier de l’Etat, il y a un pas qu’il ne faudrait pas franchir. Le vice du projet actuel va même jusqu’à faire des régions des instances productrices de normes.

Que l’Etat ait à se moderniser, la question ne fait pas débat, mais il s’agit surtout d’une réalité observée par les faits… toujours en construction, l’Etat n’a cessé de se moderniser. Toujours dans l’œil du cyclone, l’exutoire de l’ensemble des malaises… il faut toujours un bouc émissaire et c’est bien connu. Mais tout cela est bien méconnaître le travail et sa qualité des fonctionnaires d’Etat.

Alors demain, comme hier, où suite à l’acte I de la décentralisation, des agents des DDASS ont rejoint les conseils généraux, des agents de l’équipement également… le mouvement s’est amplifié avec l’acte II. Assisterons-nous, avec l’acte III, au départ des agents des DIRECCTE, nouvellement réorganisées, avec leurs dossiers sous le bras au sein des régions, coupant à jamais les liens entre les questions du travail et les questions économiques, au détriment de l’action en faveur de la qualité de l’emploi ? Tout cela au mépris des fonctionnaires de l’Etat, ici variables d’ajustement d’un théâtre militaire où il conviendrait de déplacer les tranchées… le renforcement des RPS seront le fruit de ces réajustements ! De réorganisations en réorganisations, de fusions, en restructuration, de scissions, … peut-on prétendre à des gains en matière de valeur ajoutée créée, voire même d’économies réalisées ? L’évaluation en est médiocre et qui plus est, combien d’années seront nécessaires avant que cela ne fonctionne, après les réorganisations, à l’optimum et avant que de nouvelles réorganisations soient programmées ?

« En prospective, je pense que le service public n’est plus seulement à concevoir, de façon classique, comme l’organisation d’une production de prestations. Le service public doit être conçu comme le lieu de mise en ordre et d’animation de quelque chose de plus vaste que lui, et que j’appelle l’espace public. Les fonctionnaires doivent devenir les animateurs, les gardiens, les veilleurs d’un espace public qui les dépasse, dans lequel viennent – doivent pouvoir venir – tous les citoyens. C’est une vision plus prospective, plus porteuse de sens pour la vie collective que la seule vision économique (utilitaire) de prestations de services, nécessaire pour la gestion, mais limitée. »[2]

Alors au modèle SGNA nous préférons celui du Rhizome. «  Nous sommes fatigués de l’arbre. Nous ne devons plus croire aux arbres, aux racines ni aux radicelles, nous en avons trop souffert. Toute la culture arborescente est fondée sur eux, de la biologie à la linguistique. Au contraire rien n’est beau, rien n’est amoureux, rien n’est politique, sauf les tiges souterraines et les racines aériennes, l’adventice et le Rhizome. (…). ” “ L’arbre ou la racine inspirent une triste image de la pensée qui ne cesse d’imiter le multiple à partir d’une unité supérieure, de centre ou de segment » (Deleuze).

Un cri d’espoir au service d’un vivre ensemble, avec toutes nos composantes, nos intérêts contradictoires, qu’il convient collectivement de défendre. Modestement, nous nous y emploierons.

Jean-Marie Laneyrie

Président de Rhizome

29 juin 2012

[1] Challenge (04/10/2007)

[2] Robert Fraisse, « De l’État régalien et/ou contractuel à l’État stratège et/ou médiateur », in Passions et Raisons Publiques n°2, 1er juin 1995, p. 14