Depuis des décennies, un concert ininterrompu de lamentations déplore le fonctionnement de l’administration, la multiplication désordonnée des initiatives, une crise générale de l’Etat qui, si l’on en croit René Lenoir, est en train de “disjoncter”[1].

Du côté de la protection sociale et de la formation professionnelle, les organismes paritaires ne cessent d’étendre leurs compétences d’une façon inversement proportionnelle au nombre de leurs militants. En 1990, le C.J.D.[2] dénombrait 159 organismes et commissions paritaires au niveau national, 90 organismes et commissions paritaires par département. Le C.N.P.F. estimait à l’époque à 45 000 le chiffre global des mandats patronaux à pourvoir. Il semblerait parfois que le paritarisme conduise au plus petit dénominateur commun de créativité et au plus grand multiplicateur commun de sièges paritaires à pourvoir.

Or, pour peu que l’on soit sur le terrain, on ne cesse de rencontrer des acteurs motivés, imaginatifs, déplorant les contraintes et l’inertie imposées par les structures, y compris celles dont ils font partie.

Nous assistons à la situation étrange de la juxtaposition des modes d’intervention publics de moins en moins défendus, sinon par une poignée d’apparatchiks et d’un malaise généralisé de ceux qui, à tous les échelons de la décision publique, hésitent entre Courteline et Alfred Jarry pour caractériser les modalités de leurs interventions.

Cette situation, toute proportion gardée n’est pas sans rappeler celle des pays de l’Etat, à la fin de la période totalitaire. De moins en moins de personnes croyaient au système, mais on était prié de faire “comme si” ça devait marcher. Ainsi, ceux qui s’occupent du chômage doivent faire “comme si” le plein emploi allait revenir, ceux qui gèrent la sécurité sociale pensent “comme si” on pouvait éviter une redéfinition de financement de la protection sociale, et l’Etat “comme si” ajouter le 41ème dispositif d’insertion aux 40 existants[3] s’appelait une politique cohérente.

Dans son dernier ouvrage “La Nouvelle question sociale” Pierre Rosanvallon démontre avec beaucoup de lucidité, que notre pays ne saurait éviter de refonder le pacte social. Il rappelle que les avancées les plus fortes de la protection sociale ont suivi les guerres, puisque c’est seulement en situations de guerre qu’une vie en vaut une autre quelles que soient les origines sociales et le pouvoir économique. La question qu’il pose, provocante est celle-ci : qu’est-ce-qui pourrait aujourd’hui tenir lieu de guerre ? (voir ci-dessous)

Pierre Rosanvallon “Nous avons besoin de l’équivalent moral guerre” estimait au début du siècle l’Américain William James en déplorant la montée des égoïsmes et de l’incivisme (…). Faut-il aujourd’hui provoquer le retour à cet “équivalent moral” pour refonder l’Etat providence sur une base plus solidariste ? C’est la question que l’on doit se poser. “Les défenseurs de l’Etat-providence, écrivait récemment dans ce sens Michael Walzer, cherchent à institutionnaliser et à perpétuer le sens de l’entraide qui apparaît dans une crise collective, l’esprit de mutualité qui se manifeste entre citoyens confrontés à une inondation, un ouragan ou même une attaque ennemie”. Mais comment y arriver ? Dans les années 1960, on avait cherché à recréer cet esprit en parlant de “guerre contre la pauvreté”. Aujourd’hui, on évoque parfois la guerre contre le chômage pour tenter de mobiliser les énergies ou on appelle gravement de ses voeux un discours politique que l’on souhaite “churchillien”. Mais on voit bien que cela tourne un peu à vide, tant les petits arrangements et le maintien des intérêts corporatifs reprennent facilement le pas sur l’intérêt général. Nos sociétés sont devenues moralement de plus en plus schizophrènes, faisant paisiblement coexister la compassion sincère devant la misère du monde et la défense farouche ”

A cette question, nous avons envie de répondre tout simplement par un goût de la vie et de la citoyenneté.

Si nous ne nous satisfaisons pas d’excuser notre paresse par la dénonciation des féodalités, des corporatismes et des rentes de situation ; si nous refusons de réduire un être humain à son appartenance politique, syndicale, administrative, professionnelle ; si enfin nous pensons qu’il n’y a pas de créativité sans assurer quelques risques, alors non seulement nous pouvons résister au modèle de la pensée unique[4] mais inaugurer et construire de nouveaux espaces de citoyenneté.

Dans un pays qui n’a jamais vraiment abdiqué sa fascination pour le Prince affirmant “l’Etat c’est moi” et, par là mesurant les préhendes à la proximité du Prince, nous sommes de plus en plus nombreux à dire calmement, sereinement, modestement, mais fermement “l’Etat c’est nous”. L’Etat c’est notre volonté de vivre ensemble, d’inventer des partenariats, des solidarités, des régulations.

Plus nous serons nombreux à le dire et à le porter, plus les grands féodaux de l’Etat devront apprendre que la vie sociale ne se réduit pas aux processus émanant du despotisme éclairé d’une technocratie pour se répandre en mille et uns “dispositifs” sur des populations qui n’en peuvent plus..

A un Etat détenteur du vrai et du bien, nous devons substituer un Etat attentif aux apparitions des nouvelles formes de vies sociales, pour les aider à développer leurs projets en réseau.

L’espace public ne saurait se réduire en partage de territoires administratifs. Il est le lieu où l’homme traduit en permanence son projet qui en fait un être de culture. Les politiques de santé publique et d’aide sociale ne prennent de sens qu’à partir de l’éthique de la responsabilité, celles de la formation professionnelle, à partir de ce mouvement de l’esprit qui selon Malebranche, se sent toujours “du mouvement pour aller plus loin”.

Du savoir et des hommes, des passions et des raisons, de la lucidité et de la générosité : il ne s’agit pas là d’une homélie destinée à saupoudrer d’un supplément d’âme nos ressentiments quotidiens. Nous souhaitons simplement créer un lieu où chacun accepte de livrer la part de lui même qui résiste à sa définition administrative, corporatiste, sécuritaire, pour partager en citoyen la chose publique où, pour le dire autrement, un goût certain pour un nouvel art de vivre dans l’espace public. Dès 1976, deux précurseurs, Gilles Deleuze et Félix Guattari, introduisent le discours de la méthode, pour mieux conduire ses passions et raisons, dans un petit ouvrage, malheureusement épuisé, appelé justement Rhizome ( Editions de minuit, Paris, 1976).

“ Faites Rhizome et pas racine, ne plantez jamais ! Ne semez pas, piquez ! Ne soyez pas un ni multiple, soyez des multiplicités ! Faites la ligne et jamais le point ! La vitesse transforme le point en ligne ! Soyez rapide, même sur place ! Ligne de chance, ligne de hanche, ligne de fuite. Ne suscitez pas un Général en vous ! Faites des cartes, et pas des photos ni des dessins ! Soyez la Panthère rose, et que vos amours encore soient comme la guêpe et l’orchidée, le chat et le babouin. ” (page 74)

Pour ce lieu où chacun accepte de livrer la part de lui-même qui résiste à sa définition administrative, corporatiste, sécuritaire, pour partager en citoyen la chose publique plusieurs lignes sont possibles :

la ligne droite de l’arborescence, du carcan totalitaire d’une discipline sûre d’elle-même,

la ligne brisée du bricoleur décoré du concours Lépine,

la ligne courbe chatoyante, rebondissante, rhizomatique, aléatoire, pervers et impertinente.

Nous préférons vous offrir cette troisième voie aux pourtours flous que nous souhaiterions construire et déconstruire avec vous.

“ Nous sommes fatigués de l’arbre. Nous ne devons plus croire aux arbres, aux racines ni aux radicelles, nous en avons trop souffert. Toute la culture arborescente est fondée sur eux, de la biologie à la linguistique. Au contraire rien n’est beau, rien n’est amoureux, rien n’est politique, sauf les tiges souterraines et les racines aériennes, l’adventice et le Rhizome. (…). ” “ L’arbre ou la racine inspirent une triste image de la pensée qui ne cesse d’imiter le multiple à partir d’une unité supérieure, de centre ou de segment ”. (page 46-47)

C’est dans cet espace que nous vous invitons à partager un Rhizome commun : la confrontation de points de vue. Nous souhaiterions que dans cet espace, chacun trouve des questions à ces réponses toutes faites.

Un espace de rencontres aux passerelles, aux pontages hasardeux et analogiques “ n’importe quel point d’un Rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être. C’est très différent de l’arbre ou de la racine qui fixent un point, un ordre. ”(page 18)

“ Oui, prenez-en ce que vous voulez. Nous ne prétendons pas faire une école ; les écoles, les sectes, les chapelles, les églises, les avant-gardes et les arrières-gardes sont encore des arbres qui, dans leur élévation comme dans leur chute ridicules, écrasent tout ce qui passe d’important. ” (page 73).

Alors à force d’avoir géré, agi, réagi, bétonné, planté, nous nous nous sommes enracinés et nous replâtrons inlassablement les fuites qui deviennent aujourd’hui de véritables rivières d’échecs collectifs. Vous êtes créatifs, rhizomatiques, mettons-nous en réseau et confrontons nos idées pour imaginer demain nos nouveaux espaces de production et de répartition de richesse.

“ Le Rhizome procède par variation, expansion, conquête, capture, piqûre. A l’opposé du graphisme, du dessin ou de la photo, à l’opposé des calques, le Rhizome se rapporte à une carte qui doit être produite, construite, toujours démontable, connectable, renversable, modifiable, à entrées et sorties multiples, avec ses lignes de fuite. Ce sont les calques qu’il faut reporter sur les cartes et non l’inverse. Contre les systèmes centrés (même polycentrés), à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le Rhizome est un système acentré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états. ”  (page 62-63).


[1] René Lenoir “Quand l’Etat disjoncte” – Edition La Découverte Paris 1995.

[2] Centre des Jeunes Dirigeants (C.J.D.) “Les enjeux du paritarisme” Paris 1990

[3] René Lenoir “Des textes trop nombreux ôtent lisibilité à la politique sociale, ils la rendent opaque aux gestionnaires comme aux bénéficiaires potentiels. L’Inspection générale des affaires sociales a recensé en quelques années quarante dispositifs d’aide aux jeunes. En outre, trop de ministres ont tendance à trouver inadéquates les mesures instaurées par leurs prédécesseurs. A peine accoutumés à un règlement, services locaux et gestionnaires en voient arriver un autre.” op.cit p.58

[4] Ignacio Ramonet, Le Monde Diplomatique Déc. 94