De quelle croissance parle-t-on ?
Nous voici à nouveau épinglés par la CNAM : déjà gourmands de pilules magiques et autres benzodiazépines, les français dépensent décidément trop pour leur santé…Et la reprise économique pourrait ne rien arranger à cette affaire : la frénésie des achats de frigidaires et autres bien de consommation que nous avons connue durant les trente glorieuses pourrait bien se traduire aujourd’hui par une consommation fiévreuse de médecins et autres onguents…

Certains pourront y voir l’avènement d’un pays hautement développé, qui n’a plus d’autres préoccupations que de traiter des petits malaises qui affectent un confort et un bien-être d’une société somme toute opulente et fastueuse. En effet, quand on est pauvre, est-ce que les bobos ont autant d’importance ?

D’autres peuvent y voir une psychose sociétale liée à la multiplication des informations sur la santé…Pas un jour ne se passe sans que nos médias préférés ne nous présentent – poids des mots et choc des photos à l’appui – un panorama de nuisances, de risques et de traumatismes qui nous guettent constamment…Des virus…informatiques… aux virus de la vache folle : de quoi sombrer dans des obsessions hypocondriaques !


D’autres enfin – mais pourquoi n’y avions nous pas pensé – y voient l’incapacité des corps médicaux – coupables mais non responsables – à limiter et rationaliser les dépenses de santé…Quelques rappels…à l’Ordre, une dose de réforme, une pointe de contrôle : certes, on ne se pose toujours pas les questions de fond, mais au moins, on donne l’impression de faire quelque chose.

Le travail, c’est la santé !
Pourtant, nos généralistes notent une part croissante de consultations relatives à des problèmes d’anxiété, de dépression ou de stress : et bien souvent, les témoignages replacent au cœur des problématiques de santé, les questions du travail…La maladie du « J’ai mal au travail » commence timidement à s’affirmer, non plus comme une maladie honteuse, mais comme une réelle pathologie de société.

Pendant de longues années de crise, une seule et même météo tempérait notre santé : « Sois déjà content d’avoir un boulot… » peu importe les conditions dans lesquelles il s’exerce ! Dans un tel contexte de chômage et d’exclusion, comment oser penser que le travail pouvait porter atteinte à la santé ? Notre vieille culture judéo-chrétienne venait à la rescousse : tu travailleras dans la douleur…Après tout, nos ancêtres ne travaillaient-ils pas dans des conditions bien pires ? Le déclin des métiers industriels ne va-t-il pas dans le sens d’une amélioration des conditions de travail ? etc…etc…

Mais voilà qu’on parle à nouveau de « reprise »…Le doux euphémisme de « tensions sur le marché » signifierait-il – on peut toujours rêver – que les entreprises vont se batailler les compétences à coup d’arguments de conditions de travail et de santé : viens chez moi, la santé est plus belle que chez la concurrence… ?

Les chiens aboient, la caravane passe
Voilà en tout état de cause que la face cachée de l’iceberg – la santé et le bien-être des travailleurs – émerge de l’océan.

De nouvelles séries noires – aux titres qui éveillent et souvent réveillent les chairs de poule « Harcèlement moral », « Souffrance au travail »- distancent les ventes estivales des Mary Higgins Clarks. Les langues se délient et les témoignages de souffrance se multiplient : le travail n’est plus qu’un Tripalium[1]… somme toute bien peu hygiénique…puisqu’il est source de nombreuses infections des temps modernes – neurasthénie, et aliénations multiples – ce qu’autrefois on considérait tout simplement comme de la folie….

Même les stocks options de nos chères start-ups ne suffisent plus à museler les désillusions de nos forces vives. Et oui, même dans des bureaux « open-space » rutilants, auprès de « friends collaborators » au look de surfeurs, équipés des dernières techniques d’information transplanétaires – GSM tribandes et Palm Pilot dernier cri – le travail flirte souvent avec certaines formes d’esclavage et leurs lots d’épidémies endémiques.

Les politiques, comme les partenaires sociaux, entendent pourtant bien traiter – prochainement – la question de la santé au travail, et de la prévention des risques. Mais les avancées en la matière restent encore timides, au bénéfice d’arguments fumeux visant à noyer les débats : c’est bien connu, si vous êtes sourds, c’est que vous avez abusé des walkmans dans votre jeunesse ; si vous souffrez de TMS, c’est que vous allez trop à la pêche le week end…et si vous avez un cancer professionnel, c’est que vous fumez trop ! Comment peut-on rendre le travail responsable de tous ces maux ?

Même la Fonction Publique, en tant qu’employeur, se dote de cohortes d’acteurs de prévention en charge, depuis 1982, de transposer au sein du service public, un système vieux – certaines mauvaises langues diront « archaïque » – qui s’impose depuis plus de 100 ans au secteur privé. D’ailleurs, les fonctionnaires – plus de 4 millions d’agents qui, c’est bien connu, ne « travaillent » pas – ne disposent que d’instances tronquées – C.H.S. et non C.H.S.C.T. – pour préserver non pas la santé et les conditions de travail, mais bien l’Hygiène et la Sécurité !

Du côté des professionnels de la prévention, on s’interroge :

Les médecins du travail, après avoir regardé passer – peut être sans les voir – les multiples convois de la réduction du temps de travail, se heurtent à de nouvelles organisation du travail pathogènes, face auxquelles ils restent bien démunis.

Quant aux inspecteurs du travail, le livre rouge et le carnet à souche restent des instruments bien limités pour contribuer à la protection d’une santé des travailleurs qui ne se réduit pas aux plans de conformité et aux risques industriels…qui ne se limite pas à la simple question de savoir si, oui ou non, la norme est respectée !

Enfin, pour les consultants, la santé au travail exhale trop souvent des parfums de droit à la paresse, d’utopie mal placée, voire de basisme anticompétitif, pour s’inscrire dans les produits du management moderne. Au mieux, la santé au travail est-elle considérée comme un coût qu’il faut « maîtriser »… au pire, elle est un instrument d’hypnose à l’égard des masses laborieuses.

Les chiens aboient, mais la caravane des accidents et des maladies du travail – répertoriées ou non, déclarées ou non – poursuit sa progression.

J’ai fait un rêve…Et si la santé au travail devenait une priorité ?
Et si nous faisions un rêve ?

Un rêve où la santé, devenant une priorité publique, serait appréhendée comme une clé d’entrée…et non comme la cinquième roue du carrosse de la compétitivité et de la performance. Un rêve où la santé au travail ne serait pas seulement un coût pour l’entreprise, mais un investissement pour la… Société en général ? Un rêve où la santé au travail ne serait pas un « coup » de la croissance, mais un véritable enjeu de développement ? N’en déplaise à nos chers économistes, ne peut-on pas considérer la santé – et qui plus est la santé des travailleurs – comme une richesse rare et fragile ? A l’aune des réflexions sur la performance globale, ne peut-on pas imaginer de nouveaux plans comptables où la santé et le bien être des travailleurs apparaîtraient au chapitre des investissements sociaux et citoyens, au service de critères de compétitivité renouvelés ? Ne peut-on pas imaginer une économie écologique, qui ne pollue pas la santé physique et psychique, mais qui participe au renforcement et au développement de ses forces productives, et plus globalement, à une véritable élévation du niveau de vie ?

Un rêve où les ambitions politiques ne se contenteraient pas, à coup de capital-décès ou de pensions d’invalidité, de dédommager les victimes du travail ; qui ne se contenteraient pas, à coup de normes et de réglementations, de tenter d’aseptiser des espaces de travail – induisant de nouveaux risques – en considérant l’être humain comme un système expert, mais en tentant plutôt de comprendre tout la richesse et la complexité de l’activité humaine au travail. Un rêve où la priorité politique consisterait à construire la santé au travail, et non seulement à la subir, la préserver, la « gérer » ou la réparer.

Un rêve où la santé au travail ne serait plus une évidence, une banalité, dont on ne parle que lorsqu’elle pose problème…et bien souvent lorsqu’il est déjà trop tard.

Un rêve où la santé au travail ne serait pas qu’une revendication un peu abstraite et parfois superflue, mais un droit, un devoir, une responsabilité civique, collective et partagée … et pas seulement une responsabilité individuelle ou pénale.

Un rêve où les partenaires sociaux n’aborderaient pas cette question une fois tous les dix ans, poussés par les transformations manifestes du monde du travail, mais l’intégreraient, comme un réflexe, une priorité, un thème incontournable, au cœur de chaque négociation.

Un rêve où tous les acteurs de prévention – loin des luttes de chapelles et de disciplines, de corps à corps corporatistes – saisiraient enfin l’opportunité d’apprendre à travailler ensemble, en complémentarité, mais également de construire ensemble les conditions favorables à un travail non destructeur.

Un rêve où ces rêves ne seraient plus des rêves, mais où de façon volontariste, nous prendrions enfin en charge cette question pour se donner enfin les moyens, par le travail, « de tracer un cheminement personnel et original vers le bien-être physique, psychique et social ».

[1] : Instrument de torture à trois pieux