Piégros-La-Clastre, octobre 2014, news letter n°1

La régulation publique sur le marché du travail

Sans vouloir céder à la tentation de commenter la situation du chômage et se transformer en médecins au chevet d’un corps social bien déprimé et participer au concert cacophonique des diaphorus en tout genre, une question mérite malgré tout d’être appréhendée.

A quoi sert la régulation publique, quelle peut être la mission du service public de l’emploi dans une telle tourmente ? Il convient d’admettre que nous atteignons les limites des schémas adéquationnistes. Les échelles de grandeur parlent d’elles-mêmes. 5 millions de chômeurs face à une centaine de milliers de postes non pourvus. Car sans entrer dans les « détails » de la qualité des emplois proposés, l’énergie déployée et les finances engagés dans la régulation du marché du travail ne peuvent se justifier à l’aune de ces emplois restés vacants. Un budget de plus de 12 milliards pour l’Etat en crédit d’intervention, plus de 60000 agents, entre les différents réseaux, en charge de ces questions… mais sur quoi agir, car sans faire de déterminisme étroit, la situation du chômage a vraisemblablement à voir avec l’état de l’économie, de plus en plus en berne.

Cela signifie-t-il qu’il faille en finir avec l’intermédiation ? Certes non, car derrière les 5 millions de demandeurs d’emploi, ce qu’il convient de nommer maladroitement le stock, il y a un double flux, dix millions qui entrent en emploi et dix qui en ressortent. Cette situation étant le corollaire de la « dynamique » sur le marché du travail, un stock encore important en CDI qui s’assèche face à une gestion des besoins en usant, dans tous les sens du terme, un volant de CDD et autres contrats précaires. 

Le Service Public de l’Emploi serait-il condamné à assumer une responsabilité qui ne serait pas la sienne, l’assureur des entreprises dans la gestion de l’emploi, comme variable d’ajustement des carnets de commande volatiles ? Triste mission, une sorte d’activité relevant de la prévention secondaire, voire tertiaire, curative d’un chômage de masse qui gangrène nos fondamentaux démocratiques, car nous sommes loin de satisfaire à nos obligations constitutionnelles : « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi ».

En rester à cette mission curative, cela correspond assurément à un scénario catastrophe. Scénario catastrophe pour la population au travail condamnée à vivre dans l’insécurité au gré des carnets de commande, scénario catastrophe pour la performance de notre tissu économique et de notre compétitivité fragilisées par une ressource humaine se disqualifiant au gré des périodes toujours plus longues de chômage, et enfin, scénario catastrophe pour la régulation publique perdant le sens de son action.

D’autres chiffres parlent également, car sous les 12 milliards du budget de la mission travail/emploi pour 2015, seuls un peu plus de trois milliards seront consacrés à l’accompagnement des mutations économiques et développement de l’emploi. 
Ce modèle d’intervention curatif n’était pas sans pertinence lors de la montée de vagues successives d’un chômage de masse en permettant ainsi d’amortir les chocs économiques et sociaux. 
Le Service Public de l’Emploi doit d’ailleurs toujours assurer cette fonction d’amortisseur social, mais il semble difficile aujourd’hui de marcher sur une seule jambe.

Derrière cet enjeu de contribution à la résilience de notre économie, il convient de s’armer pour sécuriser les parcours professionnels, assumer les transitions professionnels, mettre du long terme et dépasser les seuls enjeux d’accès et retour immédiat à un emploi qui n’est plus toujours synonyme d’acquisition de compétences.

Car si l’on peut s’émouvoir qu’il soit difficile aujourd’hui de trouver les personnes face à certains postes, qu’en sera-t-il demain, quand nous serons dans l’incapacité de mobiliser des actifs que l’on voudra compétents pour satisfaire aux exigences d’un appareil productif confronté à d’importantes mutations ? Situation des plus délicates pour le Service Public de l’Emploi que l’on convoquera sans nul doute au banc des accusés.

Alors indépendamment de l’ardente nécessité de travailler aux enjeux de reconversion de notre appareil productif et au verdissement de l’économie, à la nécessité également pour les territoires d’imaginer leur avenir dans le concert pas toujours des plus harmonieux de la mondialisation, la mission du Service Public de l’Emploi doit de plus en plus jouer sur le registre non plus de la résilience mais de la soutenabilité et investir lourdement sur la montée en charge des compétences de la ressource humaine, à défaut d’assister de manière passive à la disqualification et à la perte de capabilité de celles et ceux, sans lesquels, il n’est possible de se projeter.

Changement de paradigme, de professionnalisme et d’outils de pilotage de la performance du Service Public de l’Emploi. 
En effet, s’agit-il de taxer les licencieurs et les laisser licencier en paix, comme le préconise un prix Nobel (TIROLE), laisser au marché régler les problèmes d’ajustement et traquer les « tricheurs » comme certains responsables l’énoncent ou faut-il, comme le préconisait un autre prix Nobel (SEN), veiller à travailler à la capabilité de la ressource humaine et traiter cette dernière comme le capital le plus précieux et non comme un seul coût qu’il conviendrait de réduire ?

Voulons-nous seulement inverser la courbe du chômage, ou voulons nous faire du travail un enjeu de réelle émancipation au service de la satisfaction de nos besoins les plus précieux et cela dans un monde qui ne peut s’accommoder de la plus grande des inégalités entre ceux qui sont parties prenantes des processus de socialisation et ceux qui en sont durablement exclus.