Face à l’impérialisme du court terme, de la simplification, des économies à réaliser : avatars d’une société en perte de sens, comment revenir sur les fondamentaux d’une régulation publique qu’il convient d’adapter aux enjeux d’une société en perte de repères où la question du bien commun se vide de sa substance ?

De réformes en réformes, de restructurations en restructurations, d’économies en économies, de quête de simplification d’une matière qui n’a cessé et ne peut que se complexifier, que reste-t-il du sens de l’Etat ?

Comment piloter une réforme nécessaire, mais dont les ambitions méritent d’être précisées, avec le seul paradigme des règles du marché qu’il conviendrait d’immiscer coûte que coûte au sein d’un système dont le rôle est de contrecarrer les écueils d’un marché aux règles inadaptées pour penser (panser) la cohésion sociale, la protection des grands équilibres environnementaux et le développement social, économique dans un environnement temporel qui ne peut s’accommoder des rythmes de la gestion des carnets de commande ?

L’Etat plus que jamais est nécessaire pour faire face aux grands défis des sociétés contemporaines : une précarité croissante, une jeunesse bafouée au rang de variables d’ajustements sur un marché du travail réservé à une petite minorité dite privilégiée, des séniors sans le sou d’une retraite toujours repoussée à plus tard, un modèle économique qui essouffle la ressource humaine au risque de grands déséquilibres pour les systèmes de solidarité, des territoires qui se meurent pendant que d’autres concentrent les ressources, les services et les financements, …

Libertés pour des ruptures toujours plus aisées des contrats de travail, inégalités croissantes en tout genre, fraternités bafouées, … l’écart se creuse entre notre idéal républicain et le réel tel qu’il se met en scène sous nos yeux…

Face à une telle urgence de repenser l’intervention publique, les débats tournent de plus en plus comme les projets de réforme autour de la seule question de la répartition des missions entre plus ou moins de centralité, de déconcentration, du qui fait quoi sans trop oser se poser la question du pour quoi faire et pour qui ?

Alors la revue des missions de l’Etat : une occasion inespérée pour mettre enfin sur l’établi la question centrale d’une régulation publique, ou alors le dernier avatar d’une modernité qui rime de plus en plus avec moins d’Etat ?

Mais alors quel Etat ? Certainement pas un Etat omniscient, méprisant les constructions sociales et territoriales qui réfléchit en centrale et des fonctionnaires sur les territoires caporalisés ou au contraire, mais cela produisant les mêmes effets, méprisant toute velléité de donner du sens à l’action par la définition de priorités et de lignes d’horizon.

En effet, il ne peut s’agir d’un Etat libéral, où chacun, « à sa sauce », méprisant la règle d’égalité de traitement construit sa propre représentation de ce qu’il pense être l’intérêt général.

Oui, alors à un Etat compréhensif à l’écoute des signaux faibles et forts d’un tissu social toujours plus éprouvé, en quête de solutions aiguisées partant d’une réelle analyse des particularités toujours plus fortes tant des populations que des territoires.

Oui à un Etat qui fait converger ses efforts avec les projets portés par les élus, les partenaires sociaux mais qui également est doté de moyens suffisants pour contraindre les acteurs à ne pas franchir les lignes blanches des règles sociales et économiques nécessaires au vivre ensemble.

Pour cela, il convient de mieux instruire le débat public pour construire l’intérêt général qui n’est pas qu’une donne mais une matière vivante. Des instances existent qu’il convient de faire vivre auprès desquelles, il convient de nourrir le débat social, forcément conflictuel mais sans lequel le vivre ensemble appartiendrait au musée de l’histoire.

Aujourd’hui, l’Etat conserve encore sa légitimité pour réaliser ce travail de traduction. Mais il est urgent de développer les compétences nécessaires pour cette activité : que faire au sein du CREFOP, du SPE, sur les champs de l’emploi, pour exemple ?

L’Etat doit pouvoir être mieux doté qu’il ne l’est aujourd’hui pour produire de l’analyse au service de ce débat. Il doit par ailleurs investir le long terme, être dans l’anticipation, dans la prévention et non exclusivement dans la gestion de crise.

Alors si la revue des missions de l’Etat permettait de poser les termes d’un débat renouvelé sur le rôle de l’Etat en matière de contributeur au débat social, d’aiguillon au service de l’anticipation et d’architecte d’une ingénierie sociale et économique pour accompagner les mutations à venir ?

Cela serait certainement plus utile que de réfléchir la nième fois à l’organisation qu’il conviendrait de mettre en place, sans trop savoir pour y faire quoi.