Piégros-La-Clastre, décembre 2014, news letter n°3

Il convient de convoquer la lente histoire de la régulation publique sur le marché du travail qui semble bousculée en cette fin d’année afin de ramener un peu de sérénité face à des velléités déstabilisantes et dangereuses. 
Une attaque inédite converge au service de la déstabilisation d’un système actuel fragilisé par tant de réformes organisationnelles. Un ouvrage de Hervé Chapron et Patrick Lelong : « Pôle emploi : autopsie d’un naufrage », excusez du peu, un projet de loi de la commission des lois du Sénat confiant la gouvernance du Service Public de l’Emploi aux seules régions (au détriment des principes de la loi du 5 mars installant le quadripartisme dans la régulation publique) et enfin un projet de loi du gouvernement visant à ratifier la convention 181 de l’OIT relative aux agences d’emploi privées.

Ne faisons pas table rase de notre lente construction sociale mais solide au bénéfice des leurres de la simplification « modernisante ». Ainsi, Le débat se réduit à deux idées fortes, mais simplistes, qui peuvent d’ailleurs se compléter à merveille : la décentralisation et/ou la libéralisation, les deux mamelles de la fin de l’Etat en trois actes. Comme si le chômage de masse pouvait être imputable au seul service public de l’emploi en oubliant ainsi les déterminants d’une crise économique sévère : austérité, faiblesse de la demande, euro fort, … Comme s’il suffisait soit, de trouver un chef de file, soit, de trouver des vertus à la main invisible du marché pour qu’une embellie sur l’emploi puisse voir le jour, une inversion de courbe, tant espérée. Le service public de l’emploi devient alors le bouc émissaire idéal, accusé de tous les maux, comme s’il avait cette vertu créatrice d’emploi.

Il ne s’agit pas ici d’un discours rétrograde, passéiste, défenseur d’un Eldorado désuet. En effet, le service public de l’emploi ne doit pas faire du surplace. Il a aussi à se réformer, ce qu’il fait depuis plus de 40 ans, d’ailleurs. 
Prenons alors aux mots les propos du Premier Ministre : « veiller à ne pas déstabiliser un système qu’il faut d’abord faire mieux fonctionner au plus près du terrain ».

Si l’on veut dessiner le pourtour d’une réforme, il convient de mettre sur la table l’ensemble des acquis structurants qu’il s’agit de préserver et les éléments nécessaires à dynamiser et sur lesquels les efforts doivent porter.

Une réforme ne peut tourner le dos à notre construction sociale mettant autour de la table différents regards complémentaires, évitant le surplomb de l’un d’entre eux. La société civile est la première à s’être investie sur le sujet, l’Etat ne voulant s’immiscer, nous sommes là au XIX° siècle, certes. Mais que serait aujourd’hui le champ de l’insertion sans cet investissement des bénévoles et du tissu associatif ! Les partenaires sociaux ont la charge, quant à eux, d’honorer le principe de la réparation en l’absence de travail, d’organiser la collecte au bénéfice de la professionnalisation des actifs. Les élus, sur les territoires expérimentent, tissent des liens entre l’économie et l’emploi. Les Régions organisent le déploiement de la formation. Quant à l’Etat, il veille à l’égalité de traitement et conçoit les outils des politiques publiques. 
Pourquoi se passer de l’un d’entre eux, pourquoi en ériger un comme chef ? “ Faites Rhizome et pas racine, ne plantez jamais ! Ne semez pas, piquez ! Ne soyez pas un ni multiple, soyez des multiplicités ! Faites la ligne et jamais le point ! La vitesse transforme le point en ligne ! Soyez rapide, même sur place ! Ligne de chance, ligne de hanche, ligne de fuite. Ne suscitez pas un Général en vous ! Faites des cartes, et pas des photos ni des dessins ! Soyez la Panthère rose, et que vos amours encore soient comme la guêpe et l’orchidée, le chat et le babouin. ”

Sur ces principes, d’ailleurs repris par la loi du 5 mars 2014 avec une instance régionale quadripartite (le CREFOP), le renforcement du paritarisme (le COPAREF) et les articulations renforcées entre le SPE et ces instances, il devient alors possible de faire converger les efforts des uns et des autres au service d’une stratégie régionale de l’emploi négociée et mobilisant les parties prenantes. 
Attention en conséquence à toutes tentatives visant à déstabiliser cet édifice. Ce jeu d’acteur posé, il convient de spécifier le sens de l’action.

Un service public de l’emploi pour faire quoi ? C’est ici que doit résider les axes structurants d’une réforme. Différentes voies de progrès peuvent être énoncées :
• Le service public doit renforcer sa capacité à produire de la connaissance sur les forces, les faiblesses, les menaces et les opportunités des différents territoires d’intervention afin de dessiner les actions stratégiques qu’il convient de déployer.
• Les partenariats d’analyse peuvent alors être mis au bénéfice d’actions concertées et partagées rendant lisible l’action et permettant ainsi son évaluation.
• Le service rendu auprès des bénéficiaires doit permettre aux actifs en demande d’emploi ou pas, de dessiner des projets professionnels qui se doivent d’être sécurisés.
• Les liens entre l’entreprise et la formation méritent d’être renforcés afin de mobiliser des ressources au bénéfice d’actions vertueuses d’anticipation des risques d’obsolescence des compétences dans un tissu économique en forte évolution.

Si au lieu d’aboyer avec les loups pour une énième réforme organisationnelle, nous nous investissions au service de la professionnalisation du jeu d’acteurs, ne serions-nous pas collectivement plus forts pour corriger les inégalités territoriales qui se creusent et éviter l’évincement d’un nombre croissant d’actifs du marché du travail, disqualifiés en l’absence d’un réel accompagnement, visant le court et le moyen terme, au bénéfice d’un parcours maîtrisé ?