Je m’interrogeais en janvier dernier afin de savoir si l’Etat social était Charlie, sans y apporter de réponses fermes et définitives, émerveillé naïvement de ce que l’on pouvait penser être un sursaut pour le bien commun. Mes propos sont aujourd’hui plus affirmés. L’Etat social est devenu un espace clos, loin des débats démocratiques, propriété exsangue d’une classe politique préoccupée de savoir qui peut être le chef de file, le patron de telle ou telle politique publique… qu’il convient de mener en s’appropriant tout le pouvoir, délaissant la coopération, jugée comme inefficace, voire ringarde. Il convient de ranger au musée de l’histoire, si l’on veut s’adonner à la doxa de l’efficacité économique, qui seule devrait gouverner la chose publique, les notions de partage, d’alternatives, au profit, et c’est le cas de le dire, de la compétitivité, du pilotage, de la performance, … Ces notions ne sont pas perturbantes en soi ; elles le deviennent par contre, si elles colonisent tout l’espace social, faisant de la solidarité et de la cohésion sociale des notions vieillottes appartenant à un monde que l’on voudrait dépassé.

Les contre-pouvoirs, que l’on célébrait, le 7 janvier 2015, auraient perdu, en l’espace de quelques jours, leur superbe et ne seraient plus en odeur de sainteté. Etrange paradoxe, l’histoire s’est accélérée et la bifurcation n’a pas été celle escomptée. En voulant réaliser un choc de simplification sur la gouvernance des politiques d’emploi, ces dernières se sont fragmentées encore plus. Si l’on y voit des responsables, ces derniers pourront piloter, de manière taylorienne, tel ou tel dispositif, sans créer l’élan attendu de la convergence des efforts de l’ensemble d’une société à l’égard de ce qu’il convient de qualifier un grave fléau pour les équilibres économiques et sociaux : la relégation à l’égard de populations toujours plus nombreuses et qui n’en peuvent mais.

Durant ces quelques semaines nous séparant des assassinats de janvier, un autre coup de force est venu perturber notre modèle démocratique. Un 49-3 pour défendre une politique sur laquelle la souveraineté du peuple n’a pas été convoquée. Autant, cet exercice aurait pu trouver sa légitimité pour mettre en application un projet politique issu d’un programme d’un candidat, autant, à mi-parcours, sur un programme éloigné des préoccupations des électeurs, le trouble est manifeste.

Par ailleurs, comment comprendre, quand la fin du mois pose des soucis financiers d’importance dès le 15, que pour donner envie à tel ou tel patron d’industrie, le ticket d’entrée se chiffre en millions d’Euros ? Comment comprendre que pour régler les dettes ici où là, la seule vertu serait de demander toujours plus à ceux qui ne peuvent en donner plus ? Comment dépasser ces vieilles recettes, ces opérations coup de poing, ces crises d’autoritarisme pour remettre au cœur du débat la construction d’alternatives porteuses d’avenir, dans la confrontation des idées, des expériences ? Comment éviter l’appropriation de l’espace public par quelques acteurs devenus professionnels du débat politique qui s’arrogent la légitimité de penser à la place de… et qui envahissent les plateaux médiatiques ?

La montée des arrogances est d’autant plus aisée que l’Etat social est passé à la trappe de la modernité. Etre branché, c’est porter critique à l’égard de toute forme de régulation : l’Etat social, responsable de tous les maux, alors que celui-ci est tellement svelte qu’il ne peut répondre, sans voix, attaqué de toute part. Celui-ci, abasourdi, se doit d’être reconstruit. L’espace social ne peut se construire sans règles du jeu, qu’il convient de construire et de faire respecter au bénéfice de grands équilibres permettant au plus démuni de jouer dans la cour que les Grands s’étaient appropriés dans l’entre soi. Lieux de débats, espaces de régulation, garde-fous face à l’intolérance, sanctions face à l’arbitraire doivent être réinvestis plus que jamais et au plus vite. Les dérapages sont trop nombreux, les situations de plus en plus intolérables, … Il conviendrait de mettre sur le métier ces questions qui devraient être au cœur de toutes les politiques publiques et ne pas céder à la facilité de la recherche de la nième économie ou redondance qu’il conviendrait de faire ou de supprimer. Nous serions tous Charlie si nous avions collectivement cheminé sur l’idée centrale que l’Etat social est un investissement, un patrimoine de l’humanité qu’il convient d’entretenir et de développer et non un simple coût qu’il conviendrait de toujours limer. Du chemin reste à parcourir…