De la révision des politiques publiques à leur refondation

 
Nous faisons ici l’hypothèse que le concept de politique publique tel qu’il est utilisé aujourd’hui mine la notion même d’intérêt général mettant à mal la question publique qui relève d’une institution dotée d’une histoire avec ses valeurs... et des professionnels qui risquent d’être les tout premiers perdant d’une société dont la centralité serait devenue la satisfaction des besoins… mais des seuls rentiers.

 
Des notions riches de sens devenues obsolètes, voire désuètes.
 
Les notions de régulation et d’intervention  publique sont rangées soigneusement au musée de l’histoire, les tenants du « public management » préfèrent évoquer aujourd’hui le « concept » de politiques publiques. De même, il est fait usage indistinctement d’Etat, de Gouvernement et d’Administration pour désigner le même objet. Objet dispendieux grévant l’équilibre de nos comptes sociaux. Nous faisons ici l’hypothèse qu’il ne s’agit pas simplement d’un glissement sémantique au bénéfice d’une mode mais bien d’un substrat idéologique nécessaire pour revisiter de fond en comble la notion même d’intérêt général. Nous aurions d’un côté une chose noble : la politique publique sur laquelle tous les soins seraient portés ; de l’autre, un résidu d’un autre âge qu’il conviendrait d’amincir, de supprimer, d’éradiquer.
 
Demain des politiques publiques hors sol
 
Ainsi, il est clairement fait l’hypothèse qu’il serait possible de conduire des politiques publiques hors sol, sans institution spécifique, sans histoire, sans valeur, sans expérience accumulée de longue date, et le tout, pourquoi pas sans fonctionnaire. Il s’agirait de mettre en œuvre des politiques publiques sans qu’une quelconque organisation ne puisse la porter, tout au plus une structure des plus légères qui pourrait répondre, pourquoi pas aux lois du marché. Car des politiques publiques sans Etat, c’est un pont dressé pour changer les modalités de régulation de la chose publique.
 
Des orages à l’horizon
 
Il s’agit d’une réelle bifurcation vers de nouvelles rives qui n’ont pourtant rien de très modernes. L’humanité a déjà fait l’aventure en tirant des bords serrés sur ces mers insécures dont on connait les risques de naufrages. Les stigmates sont déjà bien présentes : croissance faible, partage inégalitaire des richesses créées, dégradation des situations de vie et de travail, mise en concurrence de l’ensemble des actifs entre eux, montée en charge des aubes par forcément dorées. Le tableau du radeau de la méduse serait incomplet si l’on omettait de faire état des nombreux risques d’orages et de tsunamis avec les différents nuages financiers bien menaçants à l’horizon, prêts à éclater.
 
La règle absolue de la navigation à vue
 
Nous naviguons ainsi sans gouvernail au gré des vents, de la temporalité des carnets de commande pour les entreprises, des opportunités de contrats en contrats pour faire ce que l’on appelait hier une carrière, pour les salariés. Nous sommes loin des soleils radieux qui nous ont permis de faire face à des situations également bien complexes. Bradant nos savoir-faire en matière d’anticipation et de socialisation des risques, nous lui préférerions aujourd’hui l’individualisation et nous voyons florès, revenir au goût du jour, les comptes de ceci ou de cela individualisant la relation de l’individu, tels les livrets des ouvriers, à des objets relevant fut un temps des enjeux qui faisaient société.
 
Une dialectique : collectif/individu à repenser
 
S’il s’agit de créer les conditions pour que chacun explore les voies possibles de son propre destin, cette approche mérite alors d’être saluée. Mais comment peut-on réussir cette ambition sans créer les contreparties en termes de garanties collectives permettant de dépasser les nombreuses embuches sur les parcours qui peuvent à jamais exclure tel ou tel et le rendre en tout état de cause plus fragile ? Une société faite pour les forts se met à l’oeuvre sur toute la planète car il convient de se mettre en ordre de marche pour permettre à la rente de prospérer au détriment de la créativité, de l’épanouissement, des prises de risque, du travail émancipateur comme dimension anthropologique de l’Homme.
 
Des politiques publiques, au mieux curatives
 
Face à cette spirale qui s’est mise en route tambour battant, nous attirant vers un monde sans travail, sans partage, sans solidarité, force est de constater l’absence de débats alternatifs sur la nécessité de repenser et de renforcer la régulation publique pour éviter les dérapages incontrôlés du tout marché. Dans un tel vide conceptuel, les débats se centrent malheureusement sur les moyens à mettre en oeuvre pour réparer, une fois la situation consommée avec son cortège de catastrophes, plutôt que de penser les actions nous permettant d’éviter l’abîme de ces différents écueils.
 
Au risque d’une refondation
 
Alors, s’il convient de trouver les nécessaires compromis pour dépasser cette situation dont l’issue semble malheureusement des plus hasardeuses, des politiques publiques sont nécessaires, à condition qu’elles admettent pour principe qu’elles trouveront leur bien fondé dans leur capacité à produire de la connaissance en vue de mieux anticiper les situations, qu’elles se tournent résolument vers les approches préventives plutôt que curatives et qu’elles se soumettent enfin au débat public et acceptent le principe systématique de leur évaluation confrontée globale. Car à y regarder de près dans le budget de l’Etat, le gros des moyens est hors LOLF, hors du débat parlementaire, laissant ces derniers sans voix des cadeaux faits ici ou là auprès de tel lobby dont on sait que malgré l’affichage, l’impact en termes de création de richesses et d’emploi sera bien faible à l’aune des moyens concédés. Alors que l’on sait, les différentes évaluations l’attestent, que des politiques publiques sont contreproductives, notamment toutes celles touchant aux exonérations de charges, et sans contreparties, il convient d’arrêter de faire fausse route et d’engager résolument l’action publique vers d’autres voies. En effet, une politique publique devrait être avant tout un investissement, un budget d’intervention mis à disposition d’organisations publiques professionnalisées et en aucun cas des dispositifs financiers relevant des principes de niches fiscales.