La santé un bien commun en grande souffrance

La santé est un besoin social vital qui doit mobiliser au-delà des salariés ; les citoyens sont bien évidemment dépendant de la qualité des soins qui leur est proposée. 

Or, aujourd’hui le système de santé français se dégrade, les inégalités territoriales se creusent, les temps d’accès aux soins se rallongent. Des retards importants en matière d’investissement dans les établissements hospitaliers fragilisent la mobilisation de nouvelles technologies thérapeutiques. De même, les établissements sont confrontés au maintien en l’état d’équipements prolongés au-delà de leur durée de vie, compte tenu des politiques actuelles d’austérité. 

Il convient également de noter que pour les personnels de santé, les conditions de travail ne cessent de se dégrader leur empêchant de remplir leur mission de service public, face à un accueil des patients qui n’a cessé de se bureaucratiser et de se standardiser.

Alors que les besoins sont croissants liés au vieillissement de la population, les réponses apportées se font toujours avec le souci de la maîtrise des dépenses publiques fragilisant l’état de santé de la population avec les risques de développer de véritables déserts médicaux ici ou là. 
 
Réinvestir la santé : au delà d’un coût, une formidable opportunité de développement
Du point de vue économique, il convient de réinvestir la dimension industrielle délaissée de longue date, alors que cette dernière est créatrice d’emplois et de richesse. Si les technologies ne peuvent bien sûr à elles seules répondre aux besoins de santé, elles sont pour autant un atout pour repenser et reconstruire notre système de santé mis à mal. 

En ce qui concerne l’imagerie médicale, c’est 40000 salariés, 1600 chercheurs, autour de 250 entreprises : 90 % de PME, dont le taux de croissance prévu pour les prochaines années est de 7 %. Des potentialités importantes pour le développement technologique sont identifiées : la maîtrise de la dose sans altération de l’image, la vitesse d’acquisition des données, le traitement de l’image en 3 D, stockage de ces dernières, … L’imagerie représente un marché mondial estimé à 30 milliards d’euros. 

Si l’on élargit le périmètre de l’imagerie médicale au périmètre de l’industrie de la santé, c’est alors 1100 entreprises, 65000 salariés, mais c’est surtout de forts potentiels en matière de maîtrise de compétences stratégiques technologiques et techniques possédés par des grands groupes industriels français et des start-up financés par des dépenses publiques… mais qui profitent surtout à d’autres puissances économiques. En effet, les dix premières entreprises situées en France sont américaines.

Dans le cadre de la feuille de route établie en 2014 par le gouvernement, « ancrer en France une industrie des technologies médicales capable de participer au redressement de la balance commerciale », dix domaines porteurs de valeur ajoutée avaient été ainsi identifiés : diagnostic in vitro, imagerie, dispositifs pour cardiovasculaires, orthopédie, endoscopie, textiles innovants pour les plaies, neurostimulation, informatique. 

Pour autant, la stratégie proposée en matière de dynamisation de ces domaines est discutable. Elle ne met en scène aucun projet d’ambition. La seule volonté politique identifiable consiste à livrer les services de la recherche aux intérêts privés pour des rentabilités de très court terme. D’autre part, la maîtrise des données numérisées va représenter un gisement de rentabilité très fort là aussi pour des opérateurs privés guère soucieux du bien commun et du caractère personnel des données qu’ils exploiteront à des fins seulement commerciales. Par ailleurs, en ce qui concerne la sécurité de ces données, elle est confiée par le Premier Ministre, et sans recours à appel d’offre, à un opérateur américain : CISCO, alors qu’en France, qu’il s’agisse de Thales ou d’Orange, les compétences existent bien. Les données médicales deviennent ainsi une marchandise et une nouvelle opportunité de profitabilité. Ce montage va conforter la domination américaine tant dans le domaine de la formation que dans le contrôle de start up françaises innovantes.
 
Bien commun et protection des données individuelles
Le projet de loi relatif à la santé comporte d’importantes inquiétudes qu’il convient de mettre sur la place publique en matière de sécurisation des données personnelles de santé. En effet, l’article 47 de ladite loi propose de « créer les conditions d’un accès ouvert aux données de santé » en créant un « système national des données de santé ». Cette ouverture des données va permettre aux compagnies d’assurance et à des opérateurs privés de mobiliser ces informations à des fins mercantiles éloignées de tout projet social. Certains parlementaires ont d’ailleurs bien identifié la possibilité qu’offrait la loi dans la localisation des données hors hexagone. 

Les personnels ne sont par ailleurs jamais sollicités quant au choix d’investissement. Ils doivent à cet effet faire face à des systèmes qui ne répondent jamais à leurs besoins. Les systèmes n’ont pas été conçus pour répondre aux contraintes de l’activité même des soignants. Les politiques d’achat ne s’effectuent aujourd’hui qu’à partir de catalogues émanant de grosses entreprises anglo-saxonnes dont la gouvernance relève de fonds de pension. 

 
​Un service public de la santé en prise avec la financiarisation
Que le service public soit géré de manière paritaire ou confié à l’administration, celui-ci est géré aujourd’hui avec les règles que l’on connait dans le secteur privé. 

D’autre part, la financiarisation est également à l’œuvre. Si l’on prend la sécurité sociale, c’est 350 milliards de budget qui échappent encore pour l’instant en grande partie aux intérêts privés. Et pour autant, les conditions sont déjà à l’œuvre pour changer le modèle. En effet, la sécurité sociale c’est aussi deux banques qui comprennent en leur sein des traders qui exercent leur activité comme si leur lien de subordination relevait de l’entreprise bancaire. 

 
​Un système d’innovation qui ne fonctionne pas
Y compris du point de vue des nombreux rapports de la Cour des Comptes, le système d’innovation actuel en France est loin d’être efficace. Alors qu’il devrait servir à dynamiser la fabrication de prototypes afin de faciliter le passage à l’industrialisation, les pouvoirs publics dotent les entreprises d’aides directes qui ne vont toujours pas à l’investissement et les prototypes se réalisent hors des frontières. L’imagerie médicale est ainsi limitée en France. 

Pour autant, la France a connu dans son histoire, un système d’innovation qui a particulièrement fonctionné. Qu’il s’agisse de la téléphonie, du spatial, le système d’innovation des années 60, issu du projet du conseil national de la résistance, repris par l’approche gaullienne de l’indépendance de la France, a permis dans un court laps de temps de faire de celle-ci une grande puissance. 

​La privatisation et la fin d’un modèle pertinent d’innovation
Trois ans après la privatisation de France Telecom, c’est 70 milliards de déficit qui est un témoin patent de l’atermoiement des démarches de privatisation. La privatisation de Péchiney s’est soldée par un départ de l’ensemble des brevets en 24 heures vers les USA. A cet effet, il convient de s’opposer aux différentes thèses laissant à penser que la R&D serait internationalisée, elle s’est plutôt américanisée. 
 
​La numérisation des données : un nouvel Eldorado pour le marché
Si la maîtrise des données et la qualité de ces dernières représente un enjeu fondamental pour la recherche et les travaux épidémiologiques, il s’agit également d’un nouvel horizon pour la financiarisation de l’économie, un nouvel espoir de rentabilité et de domination que les technologies permettent de saisir. Cette question est relativement difficile à instruire notamment auprès du monde de la recherche qui souhaite tout naturellement saisir ces informations pour faire avancer ses travaux au bénéfice de la santé du plus grand nombre. Cependant, il convient d’être attentif à qui gérera les données, qui les stockera, et qui aura la possibilité d’en faire usage. Il s’agit d’une question centrale en matière de maîtrise industrielle de la filière. A défaut de règles du jeu précises et de régulation publique d’importance les données vont devenir un formidable gâteau que se partageront les opérateurs privés, sous prétexte de faire avancer les connaissances. 

D’ailleurs, le langage récent à l’égard des technologies est particulièrement troublant à dessein. On parle de cloud, de petit nuage, image bucolique et écologique, nous faisant oublier que ces données sont bien situées quelque part, qu’il faut mobiliser énormément d’énergie, etc…

 
​Une intrusion dans notre intimité sous prétexte de faire avancer la science
Les technologies sont loin d’être neutres. Leur construction actuelle, au-delà de la légitime angoisse relative à leur caractère intrusif à l’égard de notre intimité, reposent d’un jour nouveau, sur le champ de la santé, la question de la prévention. La prévention relèverait de plus en plus d’une responsabilité individuelle gommant ainsi la responsabilité collective. A charge de chacun de se prémunir des nouveaux objets connectés permettant de connaître à tout moment son état de santé, sans avoir à en référer à un professionnel de la santé. Ainsi de nouveaux opérateurs de santé s’invitent : on y trouve Google, Apple, …

​Un changement de paradigme pour la recherche publique
Du point de vue de la rentabilité à court terme qui est l’indicateur central de l’efficacité selon l’économie dominante, la recherche fondamentale n’a plus de place sur l’échiquier. L’Etat doit s’y désinvestir et transformer l’appareil de recherche afin que celui-ci soit au service de la R&D pour des opérateurs privés. Du point de vue de l’intérêt général, ce processus est désastreux pour l’avenir : la capacité de la France à s’inscrire dans la production de valeur ajoutée sociale semble condamnée à terme.