Vers la fin de l’ordre public social ou pourquoi pas un code de la route par automobiliste
L’ordre public social avec sa production normative sur le champ de la question du travail semble mis à mal en l’espace de quelques mois. Attaqué de toute part et subissant une convergence d’assauts, y compris de lieux et de ressources inattendus : de Terra Nova, à Montaigne, en passant par les écrits d’un abolitionniste de la peine de mort ! Quelle mouche les a donc piqués ? S’agit-il d’un tir d’assaut groupé, orchestré, au risque d’évoquer la théorie du complot, ou de snippers isolés, francs tireurs s’attaquant à une proie semblant facile d’accès, déjà blessée ? En tous les cas, les joutes oratoires et les propos des experts patentés sont largement relayés par les media alléchés par un butin qu’elles s’imaginent bien gras. Tirant la petite phrase d’un rapport à peine effleuré, toujours hors de son contexte, et amusés à la seule idée que tout cela est bien trop complexe pour le vulgarus pecus que nous serions, convaincus à force de gavage, que le dégraissage serait l’unique solution.

Des solutions dangereuses ou pourquoi pas un code de la route par automobiliste ?
Certains plaident pour une régulation qui relèverait du droit civil gommant ainsi la spécificité de l’activité de travail et rendant celle-ci soluble dans l’acte commercial entre des fournisseurs et des clients, le rêve inavoué de l’extermination des travailleurs et des entrepreneurs ; pour d’autres encore, les parties doivent se dépatouiller de ces questions au niveau des branches, voire même au niveau des entreprises. Et pourquoi pas un code du travail par entreprise... Proposition d’un candidat à la primaire du parti républicain. Y gagnerions-nous en volume, en simplicité, en égalité... Mais est-ce bien cela qui est recherché ?

Cela s’appelle la réforme, séparant ceux qui sont pour et ceux qui seraient contre, créant ainsi deux camps des plus manichéens entre les modernes et bien sûr les ringards.

Les vandales à la manoeuvre
Mais en lieu et place de réforme, ne faut-il pas parler, de manière plus juste, de sabordage de notre édifice social, mettant les ringards dans le rôle des défenseurs d’un statu quo, privant ainsi la constitution de lieux sécurisés où il serait possible d’imaginer les nécessaires évolutions d’un droit qui par définition ne peut être que vivant, fruit de compromis issus de débats, d’échanges, de projets contre projets où le temps est l’infante des constructions sociales que la société civile a su construire, façonner, voire nous étonner. C’est ce modèle qui nous a permis de sécuriser les populations en difficulté face à la maladie, l’accident ; de créer les conditions favorables pour des retraites décentes. Quand on imagine que c’est en 1945 que l’on conçoit la sécurité sociale ! De quel respect, devrions-nous faire preuve à l’égard de ces générations qui ont su imaginer, construire, sur les ruines laissées par un conflit des plus sanguinaires, notre modèle dont nous devrions être fiers, véritable patrimoine de l’humanité. -et dépasser les argumentaires toujours des plus faciles du primat de la gestion, qui est devenu aujourd’hui l’alpha et l’oméga de toutes les réformes,-

Ces édifices qui s’écroulent sur le butoir des tracte-pelles de ces illuminés devraient nous révolter, or, ils agissent calmement, tous les jours, un peu plus activement, sans casques bleu et sans entendre les hydres d’un UNESCO. Ne faudrait-il pas faire preuve de consternation à l’égard de ces édifices eux-aussi construits par la volonté et la main de l’Homme ?
 
L’Etat social lui aussi en déconstruction
Comment en est-on arrivé également à confondre gouvernement et Etat. Faut-il rappeler que c’est aussi sur les ruines de la seconde guerre mondiale que s’est construit l’Etat social permettant aux classes laborieuses de mettre toute leur confiance dans cet édifice qu’elles ont contribué à construire et qui devient aujourd’hui l’espace clos de jeux de quelques mains qui en ont fait leur propriété personnelle, rendant dérisoire la notion d’intérêt général bafouée tous les jours par l’ensemble des lobbys qui ont pignon sur rue. Comment peut-on imaginer qu’un candidat à la plus haute fonction puisse sans vergogne afficher sa défiance à l’égard des partenaires sociaux et réaliser un rêve des plus fous : mettre enfin la main sur le magot de l’UNEDIC que même la construction de Pôle emploi n’avait pas permis, bien heureusement.

Un projet funeste pour servir la rente
Pour ces prédateurs du patrimoine social de l’humanité, les fondations actuelles doivent être minées, dépecées, exterminées, les mots sont des plus guerriers. Nous sommes en guerre sociale, le monde du travail et les entrepreneurs sous les butées de la rente qu’il convient de faire grossir, toujours plus gourmande, vorace, véritable gangrène qui grossit de jour en jour répandant son venin privant les producteurs des moyens nécessaires à l’innovation et la ressource humaine des potentialités qui sont nécessaires à son épanouissement. Le travail va à la rente et la dette mine les dynamiques de développement, ce cercle vicieux s’emballe et trouve des thuriféraires habiles pour vendre le substrat conceptuel qui légitime les opérations de basses oeuvres, le soir à la Kalachnikov, des gangsters à peine masqués qui lorgnent sur les magots de la sécurité sociale, de l’UNEDIC, des OPCA, ces fonds amortisseurs de toute forme de crise qui pourraient servir la rente si quelques digues s’éventraient. Ne les entendez-vous pas hurler à l’unisson : « Alors oui, mettons fin au paritarisme, mettons fin à la retraite par répartition », et cela pour laisser la bulle grossir et alimenter des fonds dont l’utilité sociale n’est que des plus douteuses. Les rentiers jouiront alors en paix, toujours plus gourmands, obèses et obscènes.

Redonner son sens à la notion de réforme
Alors oui, il convient de dénoncer l’esprit actuel du vocable de la réforme, cette récupération ignoble des lumières qui nous a permis cette lente construction de l’intérêt général. Les encyclopédistes ont laissé place aux essayistes des points Hachette qui nous vantent l’esprit de la modernité sans savoir qu’ils nous conduisent tout droit vers un grand bond en arrière dans la sauvagerie et la barbarie du 19° siècle. Les modernes ne sont pas ceux que l’on croit. Keynes nous avait mis en garde : il faut euthanasier les rentiers.

Construisons à nouveau du patrimoine social
Sans oublier de mettre sur l’établi les véritables réformes qu’il convient de construire... à condition de redonner à cette notion, son sens originel, le débat ne peut être résumé à la seule alternative manichéenne où les rentiers veulent nous conduire : réforme nécessaire contre statu quo. Sans minimiser les difficultés auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui avec un système qui a du mal à collecter les moyens au service de ce projet généreux, face au chômage massif privant les caisses des revenus nécessaires, un cadre de méthode doit être trouvé, fruit d’une élaboration collective à la recherche d’alternatives reposant sur le terreau fertile de notre histoire sociale. Nous devons pouvoir y arriver, par le dialogue et à tous les étages, en créant les conditions d’un véritable équilibre entre les différentes parties, sans que le point de vue de la rentabilité ne soit le gendarme des débats et que la négociation ne s’engage, le pistolet sous la tempe, en faisant planer le chantage du chômage. L’équilibre entre les parties ne peut être le fruit de la génération spontanée, une régulation supra est nécessaire. Le tout dialogue social, sans régulation extérieure au jeu social, est préjudiciable à la production de qualité, il en est de même d’une régulation qui se priverait des construits, fruit d’un dialogue entre les parties. Cette dialectique doit être maintenue, elle est nécessaire à l’imaginaire de la reconstruction d’un modèle fragilisé ces derniers temps.