En cette première quinzaine de décembre, fut organisé au centre Pompidou : « les entretiens du nouveau monde industriel » avec pour vocation de réfléchir à la toile que nous voulons pour demain « the Web We Want »
 
De nombreux acteurs ont présenté leur vision du web de demain : acteurs publics, privés, philosophes, écrivains, militants du web (dont Julian Assange)…
 
Au lendemain de la COP 21, des attentats du 13 Novembre, du contexte géopolitique du monde actuel, des résultats aux élections régionales, ce colloque prenait tout son sens puisque le numérique nous entoure chaque jours davantage.
Les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Appel) ont aujourd’hui un poids colossal et jouent un rôle sur toutes les sphères de notre société, à tel point qu’elles sont en mesure d’influencer les politiques des Etats. Le loobying de Google sur Washington ne fait plus aucun doute et de nombreux projets sont développés en commun.
 

La gouvernance : enjeu majeur
 
C’est bien cette notion de gouvernance qui pose débat, les algorithmes sont de plus en plus puissants, nos données sont collectées et revendues à « des robots » qui eux-mêmes calculent la probabilité que le citoyen peut éventuellement rapporter à des intérêts privés, sans que la sphère publique n’intervienne à ce jour. L’intervention publique n’est plus que jamais nécessaire si nous voulons continuer à faire société. (Dominique Cardon). « Le far West » numérique ne peut pas durer (Bernard Stiegler), laisser ce rôle prépondérant au sein de notre société à des algorithmes ne peut être envisagé. Une gouvernance d’Internet ne reposant pas uniquement sur des intérêts privés devient une nécessité d’ordre public. Et ce d’autant,  comme se plait à dire le directeur de Google, Eric Schmidt : « internet va disparaitre », ce qui signifie pour lui, qu’Internet va devenir tellement présent que plus personne ne remarquera sa présence. C’est bien là la ruse de’Internet, une présence invisible !
 
Rendons visible Internet
 
Pour Ariel Kyrou, il faut justement se donner les moyens de rendre visible Internet en toute objectivité. D’autant plus, que la loyauté d’Internet à travers ses algorithmes peut être suspecte dans bien des cas. Uber rajoute sur leur radar des taxis qui n’existent pas.
 
Au vu de leur puissance, la question n’est pas de stigmatiser les opérateurs d’Internet, leur utilité n’est plus à démontrer, mais l’enjeu, pour Axelle Lemaire (secrétaire d’Etat chargé du numérique) est de comprendre comment ils fonctionnent afin d’en maîtriser leur usage. (Par exemple : lors du choix d’orientation post-BAC, il y a une possibilité de faire plus de 36 choix, l’enjeu est de comprendre comment le choix final de l’affectation de l’étudiant par le système est effectué.)
 
Il semble donc que l’avènement d’un régulateur soit nécessaire, l’Etat mais surtout l’Europe doivent être outillés pour endosser ce rôle.
Internet aujourd’hui, est devenu un bien commun : il se doit donc naturellement d’être encadré, une politique du web est fondamentale. « Nous devons passer de l’état de fait du numérique à l’état de droit » (Bernard Stiegler).
 
 
Des profondes modifications économiques et sociétales
 
Nous le savons déjà, nous le ressentons chaque jour, le numérique transforme nos vies et ce n’est que le début. Pour ce qu’il s’agit d’Internet, nous ne sommes qu’au commencement : en 1993 il y avait à peine une centaine de sites web, en 2011 plus de 285 millions et en 2014 nous avons franchi le milliard. En l’espace de deux ans, plus de 90% du contenu du web a vu le jour.
 
Dans le secteur du numérique plus largement, nous avons à faire à un phénomène qui est la disruption, qui fait référence à l’émergence d’un nouveau marché perturbant l’ancien. La théorie de la destruction créatrice de Schumpeter se retrouve alors limitée, puisque la destruction est profonde et remet en cause nos sociétés. L’avènement de ces technologies bouleversent notamment le travail, les machines remplacent de plus en plus les Hommes. D’ici moins de 20 ans, plus de 30% des emplois auront été remplacés par une machine, ce qui va avoir des conséquences sur la prolétarisation des individus, toutes choses égalent par ailleurs.
 
Ces technologies s’attaquent également à des professions très rémunératrices, comme dans le domaine de la finance, les traders demain auront disparu, les algorithmes auront pris la relève. Les machines remplaceront également, sans scrupule, d’autres disciplines et métiers comme les médecins, leur diagnostic face aux machines s’avèrerait d’ores et déjà condamné car moins fiable.
Comme nous le dit Paul Jorion, l’emploi disparait et demain il n’y aura pas assez d’emplois pour tout le monde.
Face à ce constat, il faut être en mesure dès aujourd’hui de proposer des alternatives et un nouveau modèle de société.
 
Nous sommes donc dans un système où Internet est à la fois l’une des plus belles richesses que l’humanité ait créé et à la fois l’une des pires (développement de réseaux de terroristes, publicité massive, algorithme violant la vie privée…)(Harry Halpin).
 
Pour Bernard Stiegler, la société industrielle est malade et le numérique en est la cause mais également le remède.
 
Tous ensemble !
 
Le développement du web et l’émancipation de notre société passent par le système en place mais doit être façonnés par d’autres voies et d’autres finalités.
Pour certains intervenants, la construction de Wikipedia équivaut à l’une des plus grandes créations que l’humanité n’ait connues, « ensemble créons et apportons le savoir au plus grand nombre ». C’est par ce type d’action de contribution collective qu’Internet et l’ensemble des technologies peuvent permettre l’émancipation de nos sociétés et non l’asservissement de celles-ci aux seuls intérêts privés.
 
Boris Razon en tant que représentant du service public de France télévision a démontré l’intérêt d’un média public au travers de quelques exemples. Un des projets a pour vocation, grâce au support média, de sortir d’une situation de tabou concernant des sujets sombres de notre société, tels que le viol. Puisque seulement une femme sur dix porte plainte suite à une agression, leur donner un support où elles peuvent interagir est crucial. (viol, les voix du silence).
Le bien fait de nos technologies se fondent dans la co-construction, elles ne pourront être le plus efficientes possibles que si elles sont façonnées par le plus grand nombre.
 
Militer !
 
La toile est chaque jour de plus en plus imposante, les mails échangés, les photos, les statuts Facebook, les sites créés… représentent des chiffres effrayants. Cependant, nous assistons à l’évènement d’une pensée unique, car nous sommes dans un système dirigé par les algorithmes de grands groupes tels que Google. Ainsi nous atterrissons sur les mêmes sites, nous avons les mêmes sources et les mêmes arguments...
Dans ce fonctionnement actuel, Giuseppe Longo nous met en alerte, « on risque de massacrer la pensée critique à l’origine de la pensée scientifique ». Il faut donc faire face à ce système, « il n’y a pas de technologie sans idéologie » Evgeny Morozov.
Des personnalités comme Harry Halpin ou bien Julian Assange, des activistes du web, travaillent pour mettre en place des droits numériques et la préservation de vie privée, qui est un droit fondamental de notre condition humaine. Pour M Assange, c’est même un droit civique que de crypter, protéger ses données, sans quoi, il n’y a plus aucune frontière avec l’intime et nous sommes tous contrôlés « sans avoir notre mot à dire ».
 
Pessimiste/activiste
 
Nous sommes donc bel et bien dans un système où nous sommes tous calculés et visibles. Visa sait avant nous, que nous allons divorcer ou que nous sommes enceintes, en fonction de nos comportements liés à notre consommation. Les technologies d’intelligence artificielle sont également de plus en plus performantes et sont en mesure d’analyser, d’anticiper. La machine est jugée 400 000 fois plus rapide que l’humain. D’ici 2045, nous devrions atteindre le stade où une machine sera plus puissante que l’ensemble des cerveaux humains. L’université de la Singularité financée par les GAFA, accessible au plus fortunés, se développe et arrive en Europe. Elle a pour vocation d’accroitre la fusion entre l’homme et la machine.
Les réseaux Blockchain se développent de plus en plus, instaurant une confiance accrue dans un système sans gouvernance où les économies réalisées sont significatives, en supprimant l’ensemble des intermédiaires.
 
Nous sommes donc arrivés à un stade où la technologie est prônée sans pour autant que de nouvelles règles n’aient été édictées. Evgeny Morozov nous met en garde, « une dérégulation du marché et une régulation des individus est l’équilibre indispensable pour éviter l’auto-destruction du capitalisme » et c’est le contexte dans lequel nous sommes dès aujourd’hui.
 
Ensemble pour une alternative
 
Face à cela, il faut être en mesure de proposer, ensemble, une alternative commune s’appuyant sur le mode collaboratif. Des exemples ont été cités, notamment comme Wikipédia, la fin de la publicité sur le web, ou la contribution de citoyens pour l’écriture du projet de loi sur le numérique, ou bien encore le projet de Plaine commune qui lie les habitants et leur ville par interface numérique.
 
Alors dans ce nouveau cadre collaboratif, l’Etat, l’Europe, le Service Public ont plus que jamais leur rôle à jouer. Ils doivent, avec les citoyens, les chercheurs, proposer des alternatives à cette situation actuelle de centralisation des données, des savoirs, des financements, du pouvoir auprès des seuls GAFA.
 
Deux solutions s’offrent à nous, soit nous sommes en capacité de maîtriser et de réguler l’usage de ces technologies et nous serions alors en mesure de dépasser le modèle économique actuel et remettre au cœur de la civilisation, l’Homme ou alors, nous nous laissons inféoder aux intérêts privés et à la régulation par le seul marché et l’Homme ne deviendrait plus qu’une variable d’ajustement au service de l’accumulation des profits… au bénéfice de nantis toujours plus riches. Plus que jamais, en suivant les réflexions de Stiegler, la question du travail devient centrale… le deuil de l’emploi doit être entrepris afin de passer au plus vite à un modèle durable basé sur une autre logique redistributive où les gains de productivité seront affectés au savoir, à la connaissance et au partage.
 
http://www.culturemobile.net/visions/bernard-stiegler-emploi-est-mort-vive-travail