La transition numérique en débat, vers un nouveau modèle économique

De nombreux rapports ont été publiés sur la dernière période ayant pour objet d’éclairer le débat public autour de questions centrales telles que le travail, l’avenir de l’emploi… Un dernier rapport du CNNUM : « Travail, emploi, numérique. Les nouvelles trajectoires » apporte une toute récente contribution qui mérite une appropriation de la part des acteurs sociaux.
Alors que la situation de l’emploi ne cesse de se dégrader et que les différents travaux de nature prospectiviste ne sont guère encourageants si l’on passe outre les effets de vieillissement de la population active, ne convient-il pas de s’interroger autrement sur les remèdes à apporter au bénéfice d’une inversion de courbe ? Mais l’enjeu sociétal peut-il porter « simplement » sur l’inversion d’une courbe ? Les différents rapports attestent -si toutes choses égales par ailleurs- d’un renforcement de la segmentation du marché du travail, un développement de l’emploi des services à la personnes, aujourd’hui peu qualifiés et d’emplois surqualifiés bien rémunérés, ayant pour corollaire une classe moyenne fortement menacée. Resterons-nous passifs à une évolution de la société retrouvant les chemins de la servitude au bénéfice d’une classe aisée qui seule profitera des fruits de la richesse produite.
 
Vers une nouvelle métrique
La métrique actuelle qui s’invite tous les fins de mois sur les plateaux de télévision et qui embarrasse le ministre du travail qui doit commenter l’événement, le nez dans le guidon, le fameux taux de chômage, dont les auditeurs ne savent pas toujours apprécier de quoi il s’agit, si ce n’est à l’aune de leur situation concrète, ne peut plus être considéré comme le seul thermomètre d’un corps social bien fébrile.
Quant aux Services Publics de l’Emploi qu’ils soient pilotés ou pas par les Régions, ou par qui sais-je, sont épuisés des dispositifs à mettre en œuvre, des joies du stop and go, des effets d’annonce et des moyens réellement déployés. Quant aux guichets ; ils sont également de moins appareillés avec une demande dont on n’est plus sûre qu’elle existe face à des situations qui s’incrustent et du renoncement d’une population qui semble avoir fait le deuil de son « inemployabilité ».
 
Un rapport particulièrement heuristique

Alors le rapport du CNNum ose franchir quelques lignes blanches et propose de nouveaux horizons, non pas tant dans ses recommandations qui représentent toujours un exercice réducteur mais dans le corps du rapport.
Tout d'abord, le rapport prend le soin de mettre en exergue les différentes controverses et contribue au débat non pas en tranchant ce dernier mais en contribuant à mettre en dialectique les sujets qu'il conviendrait que le corps social s'empare, au-delà des sujets récurrents qui envahissent la une de la presse quotidienne.

 


Je propose ici simplement une mise en exergue de quelques matériaux proposés qui permettraient de nourrir nombre de séminaires et sortir ainsi de sentiers battus voire rabattus.
 
 Le digital, bien plus qu’une technologie : un modèle de développement

Le numérique en France, c’est 5.5 % du PIB et 1.5 millions de salariés.

Les outils numériques doivent mis au service d’une réforme des modes d’organisation et de gouvernance des entreprises, vers plus d’ouverture. Ce n’est qu’en ce sens que le numérique pourra avoir une finalité autre que celle d’un approfondissement de la gestion algorithmisée des travailleurs, privilégiant le contrôle à la participation et la performance à la construction de sens.
Le numérique offre des moyens d’expression des potentialités de chacun, en matière de connaissances, de savoir-faire et de savoir-être. Il offre également des possibilités collectives d’apprentissage porteuses de progrès de nos savoirs et productrices de sens commun.

Le rapport cite l'Avis de juillet 2014 du conseil économique et social européen : «La consommation collaborative ou participative peut représenter un modèle de développement durable : c’est une manière innovante de compléter l’économie de la production par une économie basée sur l’usage, offrant des bénéfices sociaux et environnementaux. Il s’agit aussi d’un chemin possible pour sortir de la crise économique en permettant aux personnes de s’échanger les biens dont elles ont besoin (…) les coopératives pourraient devenir le meilleur allié de cette forme de consommation, parce qu’elles partagent les principes et les valeurs ».

C’est bien parce que nous donnerons en conscience à chacun la possibilité d’agir, que nous pourrons construire une société nouvelle et forte à l’image de ce que nous souhaitons, et non subir des évolutions décidées par d’autres.

Le numérique a pour conséquence l’apparition d’un mode de production et de gestion des ressources en dehors des régimes classiques de propriété, qui privilégie la valeur d’usage des ressources (l’intérêt des individus et des collectivités) plutôt que la valeur d’échange (en monétisation en fonction de leur rareté, définie par l’équilibre entre offre et demande).
Michel Bauwens est mis à contribution : «véritable contre-économie éthique et coopérative qui n’est pas focalisée sur l’accumulation du capitale et l’externalisation des coûts sociaux et environnementaux mais sur un marché basé essentiellement sur la réciprocité».
La production est indépendante du champ de la rationalité économique.
 
Mais attention, des risques importants à défaut de régulation et de portage collectif de ces questions

Le travailleur n’est plus décrit comme étant un mécanisme obéissant au sens de l’usine fordiste, mais comme entité programmable. Il est amené à réagir en continu à l’ensemble des signaux et d’informations qui lui sont transmis afin d’atteindre des objectifs changeants. Sous couvert d’avoir gagné en autonomie, c’est son mode de subordination qui a changé. Il devient, à l’image d’un programme, déterminé en permanence par des stimuli extérieurs, amené à "réagir" au lieu "d’agir". Les nouveaux systèmes automatisés délèguent le discernement à des algorithmes et fait du travail humain une suite de processus à suivre, au lieu d’une activité émancipatrice.
 

L’absence de collectif conduit à l’incapacité de créer un rapport de force avec ceux qui utilisent leur travail. Il reste indispensable dans la relation de pouvoir, asymétrique par nature, entre une organisation et un individu. Les collectifs de travail sont en effet des lieux essentiels de sociabilité et de construction de la valeur de son activité. Le conseil souligne la nécessité de reconstruire ce collectif, en ne cédant pas au discours qui fait de chaque individu l’entrepreneur de lui-même.

Le numérique peut être à la fois facteur d’autonomie au travail mais également d’un accroissement de la surveillance et du contrôle.
L’autonomie peut représenter une forme de violence et parfois ne peut être que formelle.

Dans beaucoup d’entreprises, être performant c’est contribuer à sa propre obsolescence.

 
Et les Pouvoirs Publics, quel impact sur les politiques publiques ?
Les Pouvoirs Publics ne doivent pas abandonner leur rôle d’encadrement du marché du travail.
Les politiques publiques doivent se centrer autour de ces sujets : Autonomisation des salariés, développement d’un système de formation adapté à la transition numérique, une réforme de la conception de la protection sociale et des négociations collectives, des nouveaux canaux de redistribution des richesses.

Or, Les Pouvoirs Publics ont centré leurs efforts sur l’emploi salarié et se sont dotés d’indicateurs de contrôle et non comme moyen d’améliorer le service public du travail.
La planification centralisée ne fonctionne plus, il faut s’appuyer sur les acteurs locaux.

L'action de l'Etat doit porter sur les dimensions suivantes : Développer l’expérimentation, les retours d’expérience, tester de façon encadrée de nouveaux modèles. Le non emploi serait porteur de liberté renforcée, à condition de disposer de garanties pour les exercer en sécurité et effectuer des transitions d’une activité rémunérée par les modèles classique à une activité contributive.
 
De nouvelles pistes pour l'action publique'

A la lecture d'un tel rapport, on ne peut que dénoncer le peu d'innovation dans la construction des politiques publiques pour accompagner et anticiper les mutations énergétiques, numériques qui sont, à condition d'encadrer de manière dynamique leur développement, porteuses d'avenir pour une société actuellement à bout de souffle. Les pistes suggérées nécessitent la constitution et le renforcement de lieux de débat, la refonte totale des axes d'intervention, moins de réparation, plus d'anticipation, moins d'effets d'annonce et plus de constructions pérennes, changer de paires de lunettes, repenser l'activité comme vecteur de création de richesse économique et sociétale. Tout cela semble plus probant que l'initiation d'une cure d'amaigrissement du code du travail ou la construction du nième plan à l'égard des chômeurs qui va se traduire par de nouveaux dispositifs alors qu'il convient de s'atteler à définir un nouveau paradigme de notre rapport au travail, vecteur d'émancipation. Toutes les potentialités sont à portée de main... et cela peut démarrer sans en passer par une réforme constitutionnelle.