Le service public en perte de légitimité

Alors supplétif d’une régulation que le marché ne peut assumer, le service public était dans les représentations mais aussi dans l’action le garant de l’effectivité de la norme mais également le protecteur des populations vulnérables. Le service public était le fils de l’Etat régalien et la fille de l’Etat providence. Il faisait consensus et représentait notre fierté nationale cultivée par de longs processus que le siècle des Lumières et le conseil national de la résistance ont réussi à forger pour nous extirper des antres du féodalisme et des affres de la révolution industrielle. Traversé par la crise que la finance a voulu nous infliger, il est devenu dépense, gabegie, mais également le vice de populations assistées nous privant de bénéficier de la vertu d’une société de marché, imposant son seul et unique mode de régulation, efficace par définition.
 
Un formidable tour de passe-passe
Nous assistons à un formidable tour de passe-passe, le défendre revient à être catalogué de ringard ne comprenant pas que le monde bouge et qu’il convient en toute agilité de s’adapter et tant pis pour la casse sociale, nous n’aurions d’autres alternatives que celle de la modernité éclairée, laissant à penser que sa défense signifierait statu quo. L’avenir du code du travail est devenu le théâtre des opérations entre les modernes et les ringards, chacun s’y reconnaîtra. Pour certains le ringardisme consiste à revenir au Moyen Age pour d’autres, c’est le refus des Lumières de la mondialisation. Mais les lignes de partage des eaux transcendent les fractures habituelles, entre employeurs et salariés, entre rentier et travailleur, entre droite et gauche. Au-delà des critiques adressées au projet de Loi lui reprochant le manque d’équilibre entre les parties prenantes du monde du travail, projet déséquilibré laissant les employeurs du CAC 40 particulièrement satisfaits, il convient de s’interroger sur la fin du travail en elle-même.
 
Il convient de s'interroger sur la fin du travail


Car derrière le code se cache le travail et le monde du travail. Nous ne referons pas ici le procès du manque d’équilibre, comme si le code devait se transformer en équilibriste. Le code du travail est par définition déséquilibré pour corriger les effets du lien de subordination qui, par essence, est déséquilibré. Plaider pour l’équilibre, c’est renforcer le pouvoir du lien de subordination, celui de l’employeur sur le salarié, par définition. Qu’on ne s’y trompe plus, on ne parle plus de travailleurs, ni même de salariés mais d’actifs, laissant agir l’illusion d’optique d’un lien d’égal à égal entre l’offreur de son temps de travail et son acheteur, sur un marché où il n’y aurait plus de place pour une quelconque forme de régulation. Sans remettre à la sagesse des parties au dialogue entre partenaires, c’est la fin de l’Etat régalien et de sa forme mythique à qui l’on s’attaque : l’inspecteur du travail, devenu alors l’observateur du dialogue qui se nourrira, le révolver sur la tempe entre des parties dont les pouvoirs de négociation sont loin de l’équilibre. Il ne s’agit pas, comme l'indique le titre de la Loi, d’une réforme du code du travail mais d’une loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs.
 
D'importantes injonctions paradoxales


Au-delà aussi d’importantes injonctions paradoxales : travailler plus pour créer de l’emploi, gagner moins pour participer de la relance, il convient de s’interroger également sur le bénéfice d’un tel projet sur l’économie de la connaissance. Comment peut-on prétendre qu’en réduisant les exigences de qualification, l’orée du projet soit la compétitivité hors coût. On voit plutôt poindre ici le museau de la déqualification, de l’inscription dans la compétition la plus suicidaire, tirer par le bas une économie qui a été pourtant déjà victime de multiples assauts contre son industrie, sa recherche, sa jeunesse mais aussi à l’égard des salariés expérimentés que l’on juge aujourd’hui trop onéreux, faisant des excès de zèle en matière de qualité.
Le travailleur devenu fournisseur


Qualité bradée, controverse civilisée mise au pas du salarié devenu simple fournisseur au bénéfice du seul détenteur du capital, une autre civilisation se profile, non pas la fin de l’histoire mais la fin de l’Etat protecteur au bénéfice des plus forts, toujours plus forts et plus riches sur une finance débridée pouvant se passer de l’activité humaine créatrice d’utilité sociale remise au musée de l’histoire. Mais les lendemains risquent d’être douloureux après l’explosion de la bulle financière toujours plus arrogante.

Comment pourrons-nous reconstruire si nous sommes en incapacité de mobiliser l’intelligence de celles et ceux qui ont su faire vivre l’intérêt général et innover en toute sécurité au sein d’organisations apprenantes mobilisant les compétences d’entrepreneurs et de travailleurs, tirant notre modèle économique et social vers le haut.