Billet d'humeur
![]() Date de mise à jour : 4 décembre 2010
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Billet d'humeur Décembre 2010
Les enjeux de l’évaluation
Le travail
est-il évaluable et si oui, dans quelles conditions et avec quels critères.
1. L’évaluation
individuelle : une pratique déjà ancienne … à évaluer
L’évaluation
individuelle est aujourd’hui une pratique établie et s’est imposée au départ
dans un souci de justice afin de gratifier les salariés en fonction du mérite,
en fonction de l’effectivité du travail. Mais elle s’est établie en s’appuyant
sur le mythe que l’on pourrait recourir à des méthodes d’évaluation objectives,
donc quantitatives (qui passent par la mesure). C’est une culture gestionnaire
qui s’est ainsi imposée dans la doctrine de l’évaluation.
Si
la pratique de l’évaluation est déjà ancienne et si l’on prend en compte que
les salariés souhaitent être évalués, il faut également constater qu’à ce jour,
les moyens de réaliser une bonne évaluation n’ont pas été identifiés. D’autre
part, le lien étroit entre la
rémunération et l’évaluation ne permet pas à cette dernière d’être abordée de manière
saine et efficace. Le chantier reste donc ouvert. Pour cela, il convient de
poser les termes du débat et les concepts que celui-ci convoque.
2. Le
travail : cette réalité énigmatique
Au
point de départ, « évaluer » c’est « dire la valeur ». Cela
pose la question de la valeur du travail. Comment rendre compte de la façon
dont le travail fait ressource ou pas ? Comment arrive-t-on à objectiver
la façon dont le travail crée de la valeur ?
Avant
de parler d’évaluation du travail, il est donc nécessaire de s’accorder sur la
nature de ce dernier : le travail. L’enjeu
de l’évaluation c’est d’abord de construire un accord sur ce qui est à évaluer.
Travailler, c’est se confronter au décalage entre
le prescrit et l’activité.
Le travail est l’action
du salarié visant à résoudre le décalage entre le prescrit et l’activité réelle.
Les salariés ne peuvent jamais en rester à ce qui est prescrit. Sinon cela ne
marche pas. Il y a toujours des incidents, des aléas, des tours de main utiles
à la bonne réalisation de l’activité.
L’activité
de travail (comme toute activité) est un rapport au réel. Ce qui se joue dans
le travail ne se confond pas avec ce que l’on en voit. Un divorce très profond se
creuse entre le réel et le réalisé. Or, l’évaluation a tendance à prendre
position uniquement sur le réalisé.
Pour
les chercheurs des sciences du travail, la nature du travail a d’abord un
impact affectif. « Par nature, l’angoisse
fait partie du travail. La souffrance est toujours au rendez-vous :
travailler c’est d’abord échouer. Il n’y a pas d’organisation du travail sans
souffrance. Mais elle n’est pas –elle ne doit pas- être le terme du processus.
Elle n’en est que le point de départ » (cf . Christophe DEJOURS « L’évaluation du travail à
l’épreuve du réel, critique des fondements de l’évaluation » éd. INRA
2003).
Grâce
à la souffrance, à condition d’être capable de l’endurer et de la dépasser, et si
on se familiarise avec ce qui résiste, viennent des idées nouvelles, y compris
pendant les temps hors travail. Il faut accepter pour devenir habile de se
faire habiter par son travail. La démonstration est alors faite qu’il n’y a pas de séparation entre la vie
professionnelle et la vie privée. On peut même constater que la vie hors
travail est parfois entièrement colonisée. Mais alors où s’arrête le
travail ?
Pour
dire la valeur, il faut établir la chose, alors que le travail n’a aucune
réalité substantielle, ça ne se voit pas, cela ne se touche pas, ce n’est pas
une réalité tangible, le travail
n’existe que par un point de vue qui le reconnaît comme travail.
On
a cru tourner la difficulté en regardant le résultat du travail, mais
aujourd’hui cela est de plus en plus difficile, notamment avec le développement
de la production immatérielle. En effet, dans la relation de service celui qui
reçoit – le client- est coproducteur. Et des grandeurs sans dimension
constituent les missions: prendre soin,
être attentif, être à l’écoute, la santé, la sécurité, n’ont pas de limite,
sont sans fin.
Le résultat du travail
s’identifie de moins en moins avec le travail lui-même.
3. Evaluer le
travail ?
Tout
en ce monde est-il mesurable et quantifiable? Oui, selon les ingénieurs et les scientifiques
dont le poids est essentiel dans le monde de l’entreprise, relayé par les
sciences de la gestion. Et tout ce qui ne serait pas mesuré serait suspect
d’obscurantisme. Les outils comme l’ordinateur ont renforcé cette idée et ont laissé
croire qu’on pourrait évaluer le travail de manière totalement individualisé.
Certes, l’introduction de l’ordinateur change radicalement le rapport au
travail – il ne serait plus possible de tricher ; c’est l’individu qui
devient son propre mouchard …-
Tout
cela semble avoir fait son temps et l’on constate que les sciences de la
gestion sont en panne dans leur capacité à rendre compte de l’hypothèse que le
travail est une ressource : elles sont en difficulté pour valoriser le travail,
elles n’approchent le travail qu’en termes de coûts.
Les
modèles économiques sont dépassés alors que l’Entreprise est de plus en plus
centrée sur des activités de service. Les systèmes de contrôle de gestion
actuels sont inadaptés. Et la pression se porte sur le management.
Si
l’on veut évaluer le travail, il faut accepter une nouvelle approche : il
n’y a pas de solution définitive, et l’on ne peut effectuer que des arbitrages
temporaires. La qualité, la santé, la fiabilité ne se « règlent »
pas. L’enjeu social est d’approfondir la qualité d’un regard sur des éléments
fins – et sans fin ! - en captant des signaux faibles.
C’est
un enjeu de culture professionnelle et un enjeu d’organisation.
Evaluer
le travail : un enjeu de reconnaissance
Tout
le monde est intéressé par l’efficacité du travail. Le salarié en particulier,
en lien avec sa rétribution. Mais la rétribution non pas exclusivement en
matière salariale, mais en terme de reconnaissance.
Une reconnaissance qui
passe par le jugement d’utilité - économique, technique et sociale - de ce
qu’on apporte à la collectivité. Jugement tant par le supérieur
hiérarchique que par les pairs ou les subordonnés.
« C’est
du beau travail » : c’est une évaluation de la conformité avec la
règle de l’art. A ce titre, le jugement des pairs apparaît souvent comme le
plus sévère. Notons que ce jugement ne porte pas sur la personne mais sur le
faire.
C’est
un exercice complexe : la reconnaissance de la qualité de son travail
transforme la personne. Elle est ainsi reconnue, elle appartient à une équipe,
à un groupe. Cela lui donne une place dans la société. Et la souffrance est
alors transformée en plaisir.
Evaluer
le travail pour développer la ressource humaine
La
ressource humaine est la seule ressource qui peut se développer dans l’usage. Elle
se consomme aussi et là c’est la santé qui est en jeu. La responsabilité de la gestion
est de produire de la ressource, de la développer. Cela passe par des
investissements immatériels pour consolider l’acte par lequel la ressource peut
se développer au lieu de se dégrader.
Ainsi,
l’enjeu central de l’évaluation n’est-il pas d’apprécier de la dynamique selon laquelle il est possible que cette
ressource se renforce. D’apprécier comment on instruit cette activité de
développeur dans l’entreprise ?
4. Les
conditions de l’évaluation
Evaluer, c’est former
un jugement sur la valeur au regard de critères préalablement explicités et sur
la base d’informations rassemblées et analysées à cet effet.
L’évaluation
est un travail en elle-même, elle fait donc appel à une compétence et dans
certains cas peut devenir un métier. Un travail sur le travail. Il s’agit de pointer
ce qui résiste dans l’activité. Une évaluation « RAS, tout va bien »
est sans valeur. La qualité d’une évaluation se mesure au niveau de dérangement
qu’elle a apporté. A ce qu’elle déplace, au fait d’avoir appris quelque chose. Elle
doit faire apparaître ce qui ne se voit pas spontanément. Elle doit permettre d’entendre
ce qui ne se dit pas.
Le
travail n’est pas un observable, il n’a pas de réalité substantielle, il faut donc
construire le périmètre de ce qu’on a
décidé d’observer. Cela relève d’un
accord entre les parties pour se mettre d’accord sur ce qu’on va regarder.
Cela demande de la compétence et le respect de règles du jeu qu’il conviendra
de définir. Cela implique aussi de faire quelque chose de ce qu’on apprend. Evaluer
nécessite de se doter d’une doctrine ou d’une théorie pour donner du sens et
dire la valeur. Ce n’est qu’ensuite, quand le référentiel est posé, que l’on
peut dire la valeur.
Par
ailleurs, il convient d’être attentif à différents points cruciaux :
-
l’évaluation doit prendre en compte les
décalages dans le temps, les effets immédiats comme les effets différés du
travail ;
-
l’activité s’inscrit toujours dans une
réalité spatio-temporelle, mais elle est évaluée dans un autre temps et un
autre lieu. Le contexte où le travail se déroule n’est pas celui du moment de
l’évaluation ;
-
l’évaluation relève d’un dispositif
contradictoire. En effet il ne suffit pas de savoir mais de comprendre. Comprendre
les raisons d’avoir fait comme cela ;
-
les lieux de délibération et de confrontation
de points de vue sur la manière de travailler prennent toute leur importance :
importance de l’espace de délibération sur des opinions (arguments techniques et
« politiques ») pour aboutir soit à un consensus ou à l’arbitrage du responsable.
Ces lieux sont également mobilisés en vue de produire des règles à la fois
techniques et de savoir-vivre.
Un
renversement de posture apparaît aujourd’hui nécessaire : d’un
exercice gestionnaire pour rationaliser moyens et ressources et d’un exercice
« médiatique » (le palmarès des meilleurs) VERS :
-
un exercice de « mise en
mots » de ce qui est fait ;
-
un exercice de capitalisation et de
formation permanente ;
-
un exercice de valorisation ;
-
un exercice d’aide à la décision et à
l’action ;
-
une démarche prospective ;
-
une activité de travail à part entière, qui doit être défendue et
valorisée et produire du changement.
Avec
des principes clés de l’évaluation
-
Un exercice
de distanciation :
o Prendre du champ, sortir du quotidien, réinterroger
les évidences ;
-
Une approche
collective et confrontée :
o Structurer les points de vue, confronter les
analyses, et produire une analyse partagée mais non uniciste ;
-
Une approche
globale et systémique :
o
Resituer
le service dans son environnement, son histoire, son contexte institutionnel ;
prendre en compte ses composantes et les interactions entre les composantes ;
-
Une
démarche structurée et rigoureuse :
o
Temps, énergie, méthode, programme,
planification, passage à l’écrit, lisibilité,
visibilité…éthique, déontologique.
|
|
Les nécessaires contradictions entre
les gestionnaires et le point du vue du travail |
Pour
les gestionnaires, l’évaluation est avant tout est un
acte du management voire un acte moral. Elle surdétermine la relation duale
entre le salarié et son responsable hiérarchique. Elle pose la confiance comme
une donne et non comme un construit : une croyance.
Elle
constate l’échec de l’évaluation par le dénombrement mais semble pousser vers
les terres du comportemental.
« Apprendre
à s’auto-évaluer » dit-elle pour envoyer la responsabilité sur le seul
salarié.
Du
point de vue du travail :
L’évaluation
est une nécessité pour le salarié dans la
construction de son identité professionnelle au service d’un projet collectif.
Il s’agit d’investir la valeur du travail et de rendre visible le travail.
L’évaluation
a un besoin essentiel d’espaces de délibération.
La
confiance est un construit : Non pas posée à priori, elle est le résultat
de relations passées, ayant prouvé l’écoute et le respect des engagements.
L’évaluation nécessite
en amont la construction sociale d’un prescrit sur les règles du métier.
Ce qui renvoie à la possibilité et à la
capacité données aux professionnels du métier de se confronter sur ces règles,
de les déterminer, d’en délibérer et de les faire évoluer collectivement. Il y
a donc là une instance paritaire spécifique à créer.
Par
ailleurs l’évaluation est un métier, ce qui ne signifie pas pour autant que ce
sont des spécialistes qui doivent la mener. Mais il faut s’assurer de la
qualité du processus mis en œuvre en ayant la possibilité de recourir à des
professionnels de l’évaluation.
Le
déplacement de l’évaluation sur le terrain de la tenue du poste pourrait être
le début d’un processus menant à un regard partagé sur l’organisation du
travail et pourquoi pas sur une approche partagée voire négociée de
l’organisation du travail. La question de l’organisation du travail doit être
le principal exercice de l’évaluation.
|
|
Alors quel compromis social ? |
Les
démarches d’évaluation ne peuvent avoir de vertus que si elles sont le fruit
d’une négociation matérialisée dans un accord :
-
Un accord qui valorise le collectif et
qui sépare la démarche d’évaluation individuelle de la question du salaire.
-
l’auto-évaluation
doit permettre au salarié de se préparer à l’entretien, mais pas à se mettre en
situation d’infériorité face au responsable hiérarchique. L’entretien
d’évaluation étant dans ces conditions une confrontation des points de vue
entre les participants.
-
Recentrer la
démarche d’évaluation sur la question des ressources, du travail et des moyens.
-
Supprimer
la référence aux indicateurs financiers dans le cadre des entretiens.
-
Une démarche
d’évaluation permanente et non centrée dans le cadre d’un seul entretien.
Quelle est la raison de l’annualité de l’entretien –dès lors qu’il serait
déconnecté du salaire- compte tenu de la périodicité des phases de
l’activité ?
-
L’entretien
relève du volontariat.
-
Respecter
l’individu dans toute sa diversité.
-
Valoriser
l’appartenance à un collectif comme élément de reconnaissance.
-
L’entretien
individuel doit pouvoir s’appuyer sur la définition du métier, par les pairs.
-
Valorisation
de la notion d’équipe, effectuer systématiquement un retour en équipe de la
synthèse des entretiens par le manageur. Cette restitution donne lieu à un
débat et éventuellement à une réévaluation des objectifs et permet d’interroger
l’organisation du travail.
-
La place des
instances représentatives du personnel (IRP) comme lieu d’expertise critique de
l’activité de l’entreprise, de mutualisation des expériences, et d’évaluation
des organisations du travail à l’œuvre, y compris dans leurs dimensions
spécifiques de la santé au travail.
-
Constituer
aux niveaux opportuns des commissions paritaires d’évaluation et de suivi des
charges
La
nécessité de co-construire les indicateurs
-
Les objectifs
et les critères doivent être co-construits et les
moyens pour réaliser les objectifs doivent être définis.
-
Supprimer le
comportemental des critères d’évaluation et se centrer sur le professionnel.
Introduire un tiers « professionnel de l’évaluation ».
-
Préciser « qui
évalue qui » dans le cadre de l’organisation, et selon quel processus de
recueil des données nécessaires, tant pour l’évalué que pour l’évaluateur.
-
Construire au
préalable des objectifs collectifs partagés et non décrétés, ce qui implique un
changement de mode opératoire du management.
-
Limiter le
nombre d’objectifs.
Modalités
de mise en œuvre de l’entretien
-
L’autoévaluation
est un exercice propre à la préparation du salarié, il n’a pas à la transmettre
au préalable de l’entretien. Par contre l’évaluateur doit fournir au salarié
suffisamment en amont de l’entretien, son pré-diagnostic.
-
Introduire
un dispositif de recours en cas de désaccord avec l’évaluateur : soit avec
le n+2, un pair ou un représentant du personnel au libre choix du salarié
évalué. Disposer d’une instance paritaire de recours, en charge de s’assurer
que l’entretien d’évaluation a été effectué dans des conditions correctes et
dans les règles de l’art.
-
Besoin d’un
temps de préparation collective des entretiens individuels permettant une
évaluation collective de l’activité passée.
-
Maîtrise de
l’outil informatique de reporting et de
capitalisation et les droits
d’utilisation. Notamment, la clôture des fiches de compte-rendu d’entretien
doit relever de la prérogative exclusive du salarié évalué.
Associer
des salariés :
-
Disposer des
moyens autonomes d’organiser des enquêtes sociologiques afin de cerner la
manière dont les salariés perçoivent et s’approprient le système d’évaluation. .
-
Disposer d’heures
d’informations syndicales spécifiques, voire de journées d’études afin
d’approfondir la question du travail et de son évaluation aux différents niveaux d’organisation de
l’entreprise.